Essais.Zakya Daoud : "J'aime scruter la vie d'un individu"

crédit photo : Boyan Topaloff/AFP

Après la parution d’un roman en 2018, l’écrivaine et journaliste franco-marocaine revient à un genre qu’elle affectionne : la biographie. Elle publie celle d’Abdallah Ibrahim, personnage aussi méconnu qu’important dans l’histoire du Royaume. 

Pourquoi avoir consacré un livre à Abdallah Ibrahim ?

Je l’ai connu dans les années 1960 alors que j'écrivais dans les journaux du syndicat Union marocaine du travail. Il a eu la bonté de me donner pendant près de trois ans des cours d’histoire du Maroc. Pour autant, discutant à la faveur d’un voyage avec son fils aîné, Tarik, je me suis aperçue que je ne le connaissais pas si bien. C’est pourquoi, ayant terminé un roman, paru début 2018, Les Aït chéris, et désireuse de me replonger dans un genre que j’affectionne particulièrement, la biographie, j’ai eu l’idée de travailler sur celui qui fut président du Conseil, de fin 1958 à mai 1960, et qui, bien qu’oublié, a joué un rôle important dans l’histoire marocaine.

Quel est son legs ?

Son gouvernement fut très bref dans le temps, mais il a laissé sur le pays des marques indélébiles : il a créé le dirham, de nombreux établissements bancaires et industriels qui existent toujours. On lui doit aussi le code de la nationalité, le droit de vote aux femmes, un embryon de réforme agraire, un plan quinquennal… Tout ceci au milieu de luttes politiques intenses et de difficultés terribles. Ensuite, il est resté quelque temps sur la scène politique avant de tomber dans l’oubli pour le plus grand nombre, alors même qu’il donnait des cours d’histoire dans les facultés de droit de Casablanca et de Rabat. Cette personnalité très attachante, aussi discrète que prestigieuse, était pourtant passée sous silence non seulement dans les manuels d’histoire mais dans la presse et les esprits. Qui plus est, elle était entourée de ce qu’on appellerait aujourd’hui des “fake news”, aussi nombreuses que ­révoltantes. D’où mon intérêt, et d’où ce livre.

Votre ouvrage montre qu’au-delà de l’homme politique, il était un penseur dont les idées novatrices n’ont pas été mesurées à leur juste valeur…

Entre autres écrits assez nombreux – une vingtaine d’opuscules–, Abdallah Ibrahim a laissé deux textes très importants. Le premier porte sur l’histoire du ­Maghreb – plus que du Maroc. Pour le situer, il remonte aux influences carthaginoises et romaines, insérant la période musulmane dans ce contexte et dans cette lignée. L’autre texte est consacré à l’Islam. Il y défend l’idée que toutes les traditions et influences ­politiques émanent davantage d’un héritage byzantin et perse que de l’Islam proprement dit qu’il résume à la personnalité du Prophète et à celle des quatre premiers califes qui lui ont succédé…

A-t-il été compris par l’appareil politique et la ­monarchie ?

Abdallah Ibrahim n’a pas été compris du tout, même si ses partisans, plus nombreux que ceux qui ont entouré sa mémoire de silence, voulaient le faire croire. On a résumé sa personne à sa période de gouvernance politique et on n’a pas cherché tellement plus loin. Sauf, bien entendu, ses étudiants des deux facultés où il enseignait, qui gardent de lui, encore aujourd’hui, un souvenir ému et ébloui.

Abdelkrim, Ferhat Abbas, Mehdi Ben Barka… Vous êtes l’auteure de nombreuses biographies. Comment expliquez-vous cet attrait pour ce genre ?

J’aime beaucoup écrire des biographies, scruter la vie d’un individu, ses moments forts, ses périodes de faiblesse, tenter de retrouver sa vérité… Au-delà des aléas politiques qui ont fait la trame de ces vies.

Vous avez consacré un travail important au détroit de Gibraltar. En quoi cette zone, point nodal qui ­sépare le Nord du Sud, est-elle la matrice des deux rives de la Méditerranée ?

En retraçant l’histoire du détroit, comme une biographie d’un lieu physique d’ailleurs, j’ai pu appréhender les périodes où la rive sud dominait la rive nord et inversement. Mon travail dépasse largement le cadre de ce lieu mythique.

L’exercice du journalisme, que vous avez longtemps pratiqué, vous a-t-il mis sur la voie de l’histoire puis de celle du roman ?

Quand j’ai perdu en 1988 ce qui faisait le sens de ma vie de journaliste, Lamalif (revue engagée ­publiée au cœur des “années de plomb”, ndlr), j’ai décidé de me consacrer à l’écriture de livres, enlevant toutes les contingences du journalisme, l’attention aux événements ­politiques, culturels et économiques. Avec son ordinateur, et sans autre souci que sa propre recherche, on se sent beaucoup plus libre que dans le métier de reporter. Du moins c’est ce que je crois.

Quelle est votre conception de l’histoire ?

Je n’en ai pas. Je ne suis pas historienne. Je suis une journaliste qui s’intéresse à l’histoire et aime écrire sur l’histoire.

Quel rapport entretenez-vous avec le Maroc, sujet de nombre de vos travaux et écrits ? Vous êtes française à l’origine... (1)

Le Maroc est le pays que je connais le mieux. J’y suis arrivée en 1958, j’y ai fondé une famille, j’y ai travaillé, j’y ai vécu… C’est donc naturellement que je m’y intéresse.

Lira-t-on un jour vos mémoires ?

J’ai écrit, si l’on peut dire, des mémoires en 2007 dans un livre intitulé Les années Lamalif : 1958-1988, trente ans de journalisme au Maroc (2). J’y raconte ma vie professionnelle avant, pendant et après mon expérience dans la revue. Je pense que j’en resterai là. 

(1) Née sous le nom de Jacqueline David en 1937, elle est l’une des rares étrangères à avoir été naturalisée marocaine, en 1959.

(2) En France, cet ouvrage a été publié sous un autre titre : Maroc, les années de plomb, 1958-1988 : chroniques d’une résistance.

UN HOMME D’EXCEPTION

Encore une biographie ? Oui, mais pas n’importe laquelle. Celle d’Abdallah Ibrahim (1918-2005), qui fut Président du Conseil marocain (on dirait aujourd’hui Premier ministre) au début des années 1960. Dans cet essai documenté, Zakya Daoud exhume cette personnalité hors pair, peu connue des Marocains, et qui a joué un rôle majeur sur le chemin de l’émancipation du Royaume. 
On y découvre les tiraillements d’un homme engagé dans le combat de l’indépendance mais aussi la constance et l’éthique d’un intellectuel et un penseur de premier ordre, qui a réfléchi sur l’histoire et l’Islam et produit des réflexions détonantes. Ce qu’il a essayé de faire dans ces années 1930-1960 fut révolutionnaire.

Honnête homme, il a résisté à toutes formes d’opportunisme et en a payé le prix fort. Après lui, son parti et la gauche s’entre-déchirèrent dans des guerres fratricides, dont les séquelles sont toujours présentes. Il termina sa vie comme professeur universitaire vivant de son modeste revenu. Bien que brève, son expérience au gouvernement fut marquante, la première associant la gauche au pouvoir marocain. Il reste le porteur d’une espérance déçue.

ABDALLAH IBRAHIM, L’HISTOIRE DES RENDEZ-VOUS MANQUÉS de Zakya Daoud, éd. La Croisée des chemins, 19 €.

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