Etats-Unis : Deux visions de la « Démocratie en Amérique », de Tocqueville à Trump

 Etats-Unis : Deux visions de la « Démocratie en Amérique », de Tocqueville à Trump

G : Alexis de Tocqueville, philosophe politique français. D : le président des USA Donald Trump – Crédit photo : Mandel NGAN / AFP

Aux Etats-Unis, les valeurs tant vantées par Tocqueville au XIXe siècle sont en berne sous la présidence Trump. Racisme, suprémacisme, « blanchitude » hantent une Maison Blanche, noircie par les hystéries d’un locataire psychopathe et une violence policière disproportionnée.

Les visions de Tocqueville sur la « Démocratie en Amérique » s’éloignent de plus en plus de la « blanchitude » démocratique de Trump. La première observe le fait égalitaire aux Etats-Unis au début du XIXe siècle, en politique et dans les mœurs ; la deuxième encourage la discrimination et la ségrégation raciale, par la promotion de la « blanchitude », du suprémacisme, et même du séparatisme de fait.

Trump fait un retour en arrière de plus d’un siècle, une « réaction » historique, en replongeant l’Amérique vers la bouillonnante période de la guerre civile, au mieux vers l’époque des droits civils des années 60, marquée par la dichotomie entre les blancs et les noirs. Il est vrai que la vision démocratique et égalitaire de  Tocqueville est quelque peu obscurcie, elle aussi, par les questions des noirs, de l’esclavage et des races, qui n’ont pris qu’un chapitre sur 93 dans ses deux tomes. Sa vision reste, dans le silence des commentateurs, marquée par les préjugés et l’état social de l’époque. Même s’il a prédit les menaces futures de cette question bouillonnante en Amérique.

De la Démocratie en Amérique

A partir d’un séjour studieux d’observation de l’Amérique, de ses institutions et de ses mœurs, Alexis de Tocqueville a décrit et senti dans son livre majeur De la Démocratie en Amérique, publié en 1835 (t.1) et 1840 (t.2), une démocratie qu’il a trouvée déjà assez puissante et enracinée, le caractère inéluctable de la démocratisation des sociétés modernes.

Tocqueville, pourtant aristocrate et appartenant au monde vaincu par la Révolution, n’en pensait pas moins, comme toute sa génération, à la tendance inéluctable de l’histoire vers l’égalité des conditions, à la manière d’un philosophe de l’histoire, même s’il n’était pas dogmatique. Il était beaucoup plus observateur et sociologue que théoricien systématique et prophétique. Il indiquait à partir des faits une tendance, il ne fait pas de lecture déterministe de l’évolution historique.

Tocqueville a vu en effet la démocratie américaine à l’œuvre, sur le terrain. Dès la première phrase de La Démocratie en Amérique, il note que : « Parmi les objets qui, pendant mon séjour aux Etats-Unis, ont attiré mon attention, aucun n’a plus vivement frappé mes regards que l’égalité des conditions. Je découvris sans peine l’influence prodigieuse qu’exerce ce premier fait sur la marche de la société ; il donne à l’esprit public une certaine direction, un certain tour aux lois ; aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés » (Introduction, t.1, p.57). Il a vu chez les Américains un sens de l’égalité enraciné dans les institutions et les mœurs, et dans la décentralisation, une démocratie de proximité locale.

Les associations qu’il a vues en grand nombre aux Etats-Unis, sont actives et efficaces, préservant la liberté et la décentralisation sociale, en formant de nouveaux intermédiaires, propres à lutter contre l’individualisme. Même la souveraineté qui, en Europe était abstraite, dissimulée ou stérile, il l’a vue dans les mœurs de tous les jours, proclamée par les lois. La liberté de presse était réelle. Le peuple-roi gouvernait effectivement. Lui, qui a un esprit religieux et moraliste, il a vu que l’Amérique concilie à merveille l’esprit religieux avec l’esprit démocratique.

Les sectes protestantes, nombreuses et multiples, ont contribué au pluralisme et à la démocratie américaine, ainsi qu’à la construction institutionnelle du pays à une époque fondatrice, où les partis étaient encore inexistants. Les adeptes de ces sectes avaient quitté l’Angleterre pour pratiquer librement leur foi en Amérique. Aux Etats-Unis, c’est la société qui a fait l’Etat, pas l’inverse, comme en Europe.

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Tyrannie des majorités et oppression des minorités

C’est ce qui fait que le développement progressif de l’égalité était pour Tocqueville un « fait providentiel », non seulement en Amérique, mais dans l’évolution humaine. Comme la Providence, l’égalité en a les caractères : elle est « durable », « universelle » et « échappe à la puissance humaine ». Tocqueville est ici inspiré essentiellement par Constant et Condorcet qui en ont établi, bien avant lui, la tendance de la progression humaine et civilisationnelle vers l’égalité, même s’il n’a jamais cité Constant dans ses écrits.

Ce que Tocqueville craignait, toutefois, dans la démocratie américaine, c’était, en tant que libéral, le risque de la tyrannie des majorités et l’oppression des minorités, ainsi que le repli des individus sur leur sphère privée, assurés de la garantie démocratique.

Un repli favorable au « despotisme doux ». La question des races, des noirs et de l’esclavage ne l’intéressait pas, outre mesure, lors de son voyage aux Etats-Unis. Pourtant, il a bien averti, dans une formulation ambigüe : « Le plus redoutable de tous les maux qui menacent l’avenir des Etats-Unis naît de la présence des noirs sur leur sol » (T.1, 2e partie, ch.X). Il relève leur statut inférieur, esclave ou affranchi. En cessant d’appartenir à l’Afrique, le noir n’a pas pour autant acquis le statut des blancs européens d’Amérique. Il est resté à mi-chemin entre les deux sociétés, « isolé entre les deux peuples ; vendu par l’un et répudié par l’autre ; ne trouvant dans l’univers entier que le foyer de son maître pour lui offrir l’image incomplète de la patrie » (Ibid).

En d’autres termes, le noir n’a ni famille ni patrie, vivant dans une société sans les droits de la société. Le plus important pour l’Amérique d’aujourd’hui, celle de Trump, c’est, comme le dit justement Tocqueville, qu’ « Il y a un préjugé naturel qui porte l’homme à mépriser celui qui a été son inférieur, longtemps encore après qu’il est devenu son égal ; à l’inégalité réelle que produit la fortune ou le sol, succède toujours une inégalité imaginaire qui a ses racines dans les mœurs » (Ibid). L’affranchissement des noirs n’a résolu ni le racisme de fait, ni la domination réelle et symbolique des blancs.

L’émancipation des noirs

C’est ce qu’on voit en tous cas, non sans éclat, dans l’Amérique blanche de Trump. George Floyd en est une des victimes, comme bien d’autres avant lui, et très probablement d’autres encore après lui. Le préjugé de la domination raciale de l’Amérique blanche est difficile à bannir.

Tocqueville a eu le tort de croire que le racisme ne touchait pas à la nature fondamentale de la démocratie américaine, égalitaire, constitutionnelle et libérale. Il voulait taire cette problématique, pourtant sérieuse, parce que, sans doute, il était pessimiste sur cette question.

Il était convaincu qu’une démocratie multiraciale était impossible en Amérique. Si les esclaves devenaient libres, il y aurait une guerre génocidaire, qui serait, « la plus horrible de toutes les guerres civiles, et peut-être la ruine de l’une des deux races ». Les pouvoirs de prédiction de Tocqueville trouvent ici leurs limites. Il observait l’Amérique en 1831-1832. Il y a eu certes la guerre de Sécession entre 1861-1865, causée par la question de l’esclavage et de ses retombées économiques.

Mais, l’émancipation des noirs s’est déroulée plus tard progressivement, avec une certaine violence certes contre la ségrégation, mais elle n’a été ni suicidaire, ni génocidaire. Elle n’a pas non plus entraîné « la ruine » d’une des deux races, qui ont continué à coexister, à mal coexister plutôt dans une Amérique multiraciale, multicommunautaire. Il est curieux que Tocqueville, d’habitude lucide observateur, ait sous-estimé une des questions souterraines de la société américaine.

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Les noirs ne voteront jamais pour Trump

Mais la question reste suspendue à ce jour. Le préjugé racial est aussi violent que les discours racistes provocateurs du Président Trump et l’action de la police. Une certaine police américaine, pas toute, continue à faire des contrôles et arrestations musclés, voire meurtriers, sur une base raciale (le préjugé du noir délinquant). Une police ragaillardie par les discours de Trump qui lui donnaient psychologiquement l’immunité pour arrêter ces manifestants noirs « terroristes ».

La « blanchitude » est de rigueur en période électorale surtout. Les noirs ne voteront jamais pour Trump, celui-ci le sait. Ils observent, abasourdis, que le rêve américain part en fumée, à supposer qu’il ait vraiment existé pour eux. Mais la flamme est en train de se consumer, en attendant qu’un nouveau dirigeant de valeur et que les vraies valeurs américaines soient rallumées.

La démocratie de Trump, celle de la « blanchitude » aux Etats-Unis, a suffisamment démontré en quatre ans ses méfaits. La plupart des chômeurs, des prisonniers, des sans-abris, des sans assurances-maladies, des harcelés par la police, des délinquants de rue, des abandons scolaires sont des noirs. Ils sont très minoritaires encore dans les Universités. La promotion sociale et professionnelle leur est encore fermée au  XXIe siècle. Trump n’a pas, à lui seul, produit ces ratages, il les a aggravés.

Dans son propre camp, les défections se multiplient. Il n’a plus de leadership dans le pays. D’après le New York Times du 6 juin, l’ancien Président G.W. Bush et le sénateur Mitt Romney ne voteront pas pour lui. Colin Powell votera, lui, Joe Biden. Ils ont compris qu’il ne peut être le Président de tous les Américains, mais seulement le président des Blancs, dans une Amérique qui a été édifiée pour rompre avec un Vieux Monde injuste, récupérer les déshérités, les exténués et les persécutés de la terre. L’égalité, chère à Tocqueville, marche à reculons et le rejet des noirs se substitue au vouloir vivre collectif.

Hatem Mrad

Hatem Mrad

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