Maroc.Jerada et le syndrome Al Hoceima

Manifestation à Jerada, le 26 décembre 2017, après la mort de deux jeunes hommes frères, dans une mine clandestine de la ville. FADEL SENNA / AFP

Est-ce que le gouvernement Othmani a été élu pour jouer aux pompiers ? Au vu de la gestion des crises sociales qui se suivent et se ressemblent, on est bien tenté de le croire. Al Hoceima, Zagora, et maintenant Jerada, à chaque fois, c’est  un incident, un petit drame, somme toute banal qui embrase toute une région. Cette fois-ci, c’est la mort de deux jeunes hommes dans une mine clandestine de Jerada qui a mis le feu aux poudres.

Une fois n’est pas coutume, Abdelaziz Rabbah a été (rapidement) chargé de monter au front pour expliquer que des « permis d’exploitation de minerais autres que le charbon ont été donnés à des entreprises privées de la région et que ces unités s’étaient engagées à passer à la caisse pour créer des emplois et aider au développement local ». On verra mais en attendant, « ventre affamé n’a point d’oreilles » et le risque de se retrouver avec un nouveau Al Hoceima est bien réel.

Pourquoi alors attendre toujours le drame pour réagir ? Passons sur le silence radio des partis politiques qui n’ont plus rien à dire, oublions cette fameuse « société civile » juste prompte à se remplir les poches de grasses subventions et ne parlons pas de ces « représentants du peuple », tranquillement assoupis sur les fauteuils douillets du parlement, aucun médiateur en vue pour servir de courroie entre le pouvoir et les populations.

La nature ayant horreur du vide, ce sont des « va-t-en guerre » aux objectifs cloaques qui soufflent sur les braises à chaque fois qu’un incident malheureux provoque la colère du petit peuple.

Et le gouvernement ne peut pas faire semblant de ne pas savoir, Jerada est selon le HCP ( organisme officiel) l’une des communes les plus touchées par la pauvreté. De plus, la région est connue pour avoir longtemps abrité une importante mine de charbon, où travaillaient quelque 9.000 ouvriers au moment de sa fermeture à la fin des années 1990.

 Après la fermeture de la mine de Jérada à l’époque où Driss Benhima s’occupait des destinées de l’ONE, au moins mille personnes ont continué à l’exploiter clandestinement mais au vu et au su de tout le monde.

Pourtant, ici comme partout dans le pays, les mécanismes qui servent de soupape de sécurité existent bel et bien mais comme toujours, ils ont été dévoyés. Il y a d’abord ce véritable filet de sécurité qu’est la promotion nationale, qui a fait ses preuves au cours des années de vaches maigres quand le royaume a traversé les fameuses sécheresses.

Le petit pécule qui permettait de créer des emplois saisonniers dans les douars les plus reculés avait prouvé son efficacité; mais comme toujours, les « cartes » qui donnent droit à ce smig, payé en espèces sont toujours attribuées au bon vouloir du wali ou du caïd local, en coordination avec des délégués locaux. On devine aisément la suite.

Il y a aussi l’Indh. Là encore on est parti d’une idée géniale, d’un programme aux objectifs généreux et à la philosophie de partage reconnue mais au final, la bureaucratie, la corruption et les détournements ont miné ce plan de développement exemplaire.

Au cœur de cet échec relatif, une administration aux méthodes douteuses et surtout le choix des projets dont la grande majorité ne sont pas générateurs d’emplois mais représentent plutôt des coquilles vides financées à fonds perdus. Ne parlons pas de ces dizaines, de structures sociales flambant neuf, construites avec l’argent de l’Indh et qui tombent en ruine parce qu’il n’y aucun personnel à y affecter. Non seulement la gestion des projets laisse à désirer mais des associations nouvellement créées ont pour les plus honnêtes d’entre elles, fait une mauvaise utilisation des ressources et pour les autres se sont contentées de détourner les fonds alloués par l’initiative.

Et ceux qui croient encore que la purge effectuée dernièrement au sein des agents d’autorité par le roi a freiné la gabegie, il suffit de jeter un coup d’œil aux projets validés par l’administration pour se rendre compte que le pire est toujours là. Et le pire, ce sont par exemple un terrain de golf qui est programmé pour être érigé dans un quartier populaire à proximité d’un bidonville à Mohammedia ! Ou encore une clinique privée qui se fait livrer un équipement flambant neuf sur le dos de l’Indh.

On peut toujours accuser la classe politique, l'évitement, le dilatoire, la langue de bois et la peur des mots (maux) véritables dans ce pays. Au Maroc, on peut toujours dénoncer l'incapacité à quitter, peu ou prou, un modèle de gouvernance dévoyé par l'outrance, les mauvais choix, le déficit chronique et une corruption endémique mais l’Etat devrait malgré tout continuer à assurer ses fonctions régaliennes.

Et l’une de ses fonctions régaliennes, c’est d’appliquer la loi, rien que la loi, de ne pas se laisser dicter sa politique par le chantage de la rue. Si on laisse la rue imposer ses points de vue, le syndrome Al Hoceima va devenir la règle. On passera alors du chantage de la rue, à la dictature des mafias organisées qui surfent sur le moindre incident.

En faisant respecter l’Etat de droit, l’Etat rendrait service également à ces populations prises en étau entre l’émotion légitime provoquée par la misère et la frustration et ces professionnels de la manif et par la même occasion, éviter que « des mains » étrangères soufflent sur des braises qui peuvent à tout moment se transformer en incendie.

Abdellatif El azizi

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