La Série Cinéma.Mohanad Yaqubi : “Capturer un drame dans la réalité a un impact extrêmement fort”

Mohanad Yaqubi lors d'une intervention au Festival International du film documentaire d'Amsterdam (crédit photo : Joke Schut)

MAGAZINE JANVIER 2018

Cofondateur d’Idioms Film, enseignant à l’Académie internationale d’art, à Ramallah, le producteur et réalisateur palestinien livre son regard éclairé sur la production documentaire arabe actuelle. Son credo, réaffirmé fin novembre lors du Festival international du film documentaire d’Amsterdam (Idfa) : “Ouvrir les perspectives, construire des ponts”.

Vous insistez sur la nécessité de créer des liens entre le monde arabe et l’Occident dans le secteur du cinéma. Pourquoi est-ce important ?

Il s’agit d’ouvrir le dialogue sur la relation, à la fois cruciale et polémique, entre les pays de l’Est et de l’Ouest. A de nombreux niveaux – politique, social… –, elle ne fonctionne pas, mais sur le plan professionnel, elle est plutôt fructueuse. Il y a de bons exemples de films coproduits par l’Inde et le Danemark ou par l’Allemagne et la Palestine, d’où je viens. Ce sont des pratiques que l’on doit développer. Il faut créer un environnement propice à l’échange, à la collaboration. La relation est-ouest est devenue d’actualité depuis les révoltes de 2011 et a soulevé la question de la représentation du monde arabe. C’est le moment de changer les connaissances des masses et également les médias des masses. Le rôle des réalisateurs est de présenter différentes perspectives. Ils ont une double responsabilité : montrer le monde arabe au public et le rendre plus accessible.

Les médias de masses ouvrent-ils leurs portes aux documentaires ?

Je crois que la scène médiatique est prête. C’est à nous de développer un langage adapté. C’est un secteur émergent. Les documentaires ont quelque chose que les autres films n’ont pas. Si les réalisateurs parviennent à capturer un drame dans la réalité, un moment réel qui est meilleur que la fiction, cela a un impact extrêmement fort. Mais le système n’est pas encore prêt. Les distributeurs sont focalisés sur les fictions et les grandes productions cinéma. Ils ne voient pas le potentiel du documentaire. Il faudrait qu’ils en aient conscience et qu’ils décident d’en faire partie.

Où en est le documentaire dans le monde arabe ?

Il est en train de prendre de l’importance. Lorsqu’il y a un conflit, l’image du documentaire devient prédominante. Beaucoup de réalisateurs arabes ont fait leurs armes dans le journalisme, les “news”, et ont réalisé des reportages pour la télévision. C’est le cas en Palestine et à Beyrouth, par exemple, où la scène documentaire conserve l’empreinte du format reportage. Dans ce genre cinématographique, il est important d’expérimenter l’image, de réfléchir à comment représenter les choses. De bons documentaires ont été réalisés récemment comme A Feeling Greater Than Love, de Mary Jirmanus Saba. Le film plonge le public dans les rêves de révolutions, au Liban, durant la guerre civile, grâce notamment à l’utilisation d’archives. L’exploitation de ces dernières représente un aspect important du documentaire arabe. Les archives, l’histoire, les souvenirs… beaucoup de réalisateurs commencent à s’y intéresser, à essayer de comprendre ce qu’il s’est passé à l’époque. Les traumas, les secrets...

Justement, dans votre dernier film, Off Frame Aka Revolution Until Victory, les archives tiennent un rôle central. Vous y explorez la révolution palestinienne à travers les films réalisés à l’époque. Pourquoi avez-vous eu envie de vous replonger dans le passé ?

Je n’étais pas au fait de cette histoire durant mon enfance et, soudainement, j’ai senti que c’était étrange que je n’en sache pas plus. Je crois que je n’ai pas de mémoire collective. Réaliser ce film était pour moi une manière de me connecter à celle-ci. J’étais impatient de rencontrer les personnes qui étaient derrière les images. Je voulais devenir leur ami et me familiariser avec certains souvenirs, savoir comment étaient les prises de vues, les films, à l’époque. J’ai essayé de travailler sur ça, mais, au final, le meilleur est d’emmener le public là-bas. Relier ces souvenirs, effectuer ces recherches, ça a été mon voyage. Ça m’a permis d’en savoir plus sur qui je suis et sur mon identité, sociale et historique. Les années 1960-1970 sont particulièrement intéressantes, au moment des révolutions, en Palestine, au Liban. C’est important de se sentir rattaché à cette époque, à des personnalités qui ont marqué ces moments de l’Histoire.

Qu’est ce qui caractérise le documentaire palestinien aujourd’hui ?

Dans Notre Musique, de Jean-Luc Godard (film sorti en 2004, dans lequel le réalisateur évoque le conflit israélo-palestinien, ndlr), il y a une scène sur la plage, en 1948, où des gens arrivent et d’autres partent. C’est à ce moment que Godard dit que “le peuple juif rejoint la fiction, tandis que le peuple palestinien rejoint le documentaire”. C’est précisément ce qui a hanté l’imaginaire palestinien depuis et poussé des réalisateurs à se documenter et à raconter cela. La seule façon de prouver que cet épisode a existé. En 1948, les Palestiniens ont perdu accès à la mémoire collective de la terre. C’était une totale, non pas occupation, mais disparition, des registres, des noms... Pour quelqu’un qui souffre d’invisibilité, la caméra devient une arme.

Est-ce pour cette raison qu’il existe de nombreux films sur la Palestine ?

Oui. Ce point de vue anime la scène documentaire palestinienne. Le cinéma palestinien n’est plus un cinéma national, mais un cinéma conceptuel. L’oppression des gens, les terres perdues sont des histoires auxquelles d’autres personnes, à travers le monde, peuvent s’identifier. Essayer de comprendre, avec différentes perspectives, les grandes questions sur le colonialisme, la religion, l’Histoire... des intérêts qui dépassent le territoire. Voir la Palestine comme un concept est très inspirant pour de nombreux réalisateurs.

Comment apporter plus de visibilité au documentaire palestinien ?

On a lancé notre masterclass. L’an dernier on a organisé des évènements à Cannes, à Dubaï. On sélectionne cinq ou six projets proposés par des réalisateurs. Nous essayons de leur faire rencontrer les bonnes personnes, on organise des sessions pour développer leurs réseaux. Il y a beaucoup de talents, mais chaque projet est différent et nécessite des compétences spécifiques.

Des conseils pour les jeunes réalisateurs ?

Lancez-vous, construisez votre vie autour de votre projet, et faites en sorte qu’il voie le jour. Cela prend du temps et nécessite un investissement important de votre part. Vous pouvez aussi le faire à mi-temps. Si vous voulez travailler sur un film pendant plusieurs années, par exemple ce n’est pas grave. Si vous voulez le faire pour vous-même, c’est bien aussi, mais faites-le. Aujourd’hui, le matériel, les caméras, sont accessibles. Ce n’est pas comme il y a vingt ans, où on avait besoin de moyens importants. Alors, racontez votre histoire !  

La suite du Dossier Cinéma : Le documentaire arabe, une autre vision du réel

Amsterdam, capitale de la scène internationale

La ruée vers les financements

Merzak Allouache zoome sur l'Algérie

Introduction au Dossier Cinema : Le documentaire arabe, une autre vision du réel

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