Assa Traoré et Sabaah Folayan : “Dans nos quartiers, c’est comme aux Etats-Unis”

 Assa Traoré et Sabaah Folayan : “Dans nos quartiers, c’est comme aux Etats-Unis”

crédit photo : Thomas Lang


L’une, française, préside le comité Justice pour [son frère] Adama*, tandis que l’autre, américaine, a réalisé le documentaire “Whose Streets ?” sur les révoltes de Ferguson. Toutes deux se battent contre les violences policières


Quel parallèle faites-vous entre vos réalités ? Les manifestations survenues dans le Missouri après la mort de Michael Brown**, en août 2014, et celles engendrées par le décès d’Adama Traoré à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), en juillet 2016 ?


Assa Traoré : A travers son documentaire, je nous ai vus, nous, habitants de quartiers. La police et la gendarmerie y viennent comme en mission commando ! On ne leur demande pas de comptes ! J’ai vécu cette expérience de centaines de gendarmes rentrant dans mon quartier de Boyenval (à Beaumont-sur-Oise), avec des Flash-Ball, des hélicoptères… Les jeunes leur servent de cobayes pour l’entraînement. Whose Streets ? m’a donné encore plus de force pour continuer, ne rien lâcher. J’ai été impressionnée par ces images des chars de l’armée américaine à Ferguson. Mais les violences policières en France sont camouflées par celles aux Etats-Unis. On nous montre des images chocs venant de là-bas. Mais chez nous, c’est pareil ! Récemment, en France, il y a eu quatre morts violentes dans quatre villes différentes, causées par des policiers. J’ai envie de dire : “Regardez ce qui se passe dans les quartiers, ici, parce que c’est la même chose !”


Sabaah Folayan : C’était très émouvant quand tu m’as raconté la mort de ton frère. Pas seulement parce que c’est horrible, ce qui est arrivé à Adama et à tes frères Youssouf, Bagui, Samba et Serene, détenus en prison. Mais surtout parce que ce qu’on vit aux Etats-Unis est tellement identique. Ce n’est pas accidentel. On peut aller à l’autre bout du monde et quelqu’un vous raconte exactement la même histoire. Il faut se soutenir dans nos combats pour prendre conscience que nous ne sommes pas seuls. Une des clés du fascisme et du racisme, c’est de nous garder divisés. Le capitalisme des multinationales nous tient confinés dans nos villes et nos états.


 


Comment jugez-vous les réactions politiques dans ces deux affaires ?


Assa Traoré : Dès les premiers jours, les politiciens ont couvert les gendarmes. Le procureur de la République de Pontoise a menti délibérément. En l’espace de trois semaines, le comité Justice pour Adama a rétabli la vérité sur la cause du décès de mon frère. En février 2017, il y a eu l’affaire Théo. Entre juillet 2016 et cette période, il y a eu un mutisme total sur l’affaire Adama. Il y avait un malaise. François Hollande est allé voir Théo à l’hôpital le 7 février 2017 pour redorer son blason. Mais le même jour, il a fait passer un projet de loi sur la sécurité publique qui renforce les autorités (la mesure est censée modifier les règles d’utilisation des armes à feu par les policiers, ndlr). Ces politiciens calculateurs se foutent de nous et ont peur ! Quand un bus a brûlé à Boyenval, au moment des violences urbaines du 24 novembre 2016, Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, est venu à Beaumont-sur-Oise soutenir la maire (UDI) Nathalie Groux. Quand Bruno Le Roux l’a remplacé au ministère de l’Intérieur, son premier déplacement a été à la gendarmerie de l’Isle Adam (où Adama Traoré est décédé le 19 juillet 2016, ndlr). Nous sommes les victimes, mais ce sont eux qu’on vient rassurer ! Aujourd’hui, ce que j’attends des politiciens, c’est de clairement prendre position contre les meurtriers de mon frère.


Sabaah Folayan : Je suis d’accord avec l’idée de réclamer aux politiciens la vérité. A Ferguson, il y a eu une narration immédiate, virale, émanant des témoins oculaires : “Qu’est-ce qui s’est passé ? Il a ses mains liées.” Cette image du corps allongé pendant quatre heures et demie a mis le feu aux poudres. Les politiciens ont eu très peur de ce besoin de justice. Ils ont essayé de se couvrir en disant : “Faites confiance en la procédure.” Dans le documentaire, on a montré Barack Obama, qui était encore président à l’époque, d’une certaine manière. C’est d’abord un homme d’appareil. Eric Holder, qui a été procureur général des Etats-Unis, a essayé de mener des investigations. Il a reconnu la discrimination qui était à l’œuvre à Ferguson, en accordant un geste financier pour la communauté touchée. Mais son action restait limitée par le fait que le système est conçu pour produire de la discrimination.


 


Dans “Whose Streets ?”, les manifestants clament : “Ne me tuez pas, j’ai les mains sur la tête !” Croyez-vous en des modalités pacifiques face aux violences policières ?


Assa Traoré : On a multiplié les marches et il faudra continuer ! On aurait besoin d’une bonne révolution ! La mort d’Adama s’ajoute à une longue liste (Lamine Dieng, Amine Bentounsi, Théo, Zyed et Bouna… ndlr). On nous montre toujours, dans les médias, la violence des manifestants. Alors qu’on ne doit jamais oublier qu’il y a cette violence première de la police. L’Etat envoie la police éteindre le feu dans les quartiers, pour passer, aux yeux de tous, pour un sauveur. Mais en fait, la colère est là et il ne suffit que d’une petite étincelle pour que ça pète dans les quartiers !


Sabaah Folayan : Se défendre est probablement le premier des droits humains. Il n’y a pas de justice aux Etats-Unis. La priorité des politiques, c’est de faire taire toute frustration de la part des Noirs. Un homme blanc qui tue un adolescent noir au milieu de la rue les dérange moins que notre colère ! “L’ordre” doit prévaloir sur la paix et la justice. Il faudrait poser la question au camp d’en face. Je trouve que c’est raciste que les Noirs soient toujours priés de promouvoir la non-violence dans un pays où règne un climat de guerre civile ! 


*Adama Traore est mort le 19 juillet 2016 lors de son interpellation par les gendarmes à Beaumont-sur-Oise. Les circonstances de son décès sont encore vagues et l’enquête n’est toujours pas bouclée.


** Michael Brown, non armé, a été abattu par un policier de deux balles dans la tête et de quatre dans le bras le 9 août 2014. Sa mort a entraîné des émeutes à Ferguson.


 


BIO EXPRESS


SABAAH FOLAYAN est originaire de South Central, à Los Angeles. Elle est l’une des organisatrices de la Marche des millions, qui s’est déroulée à New York, après l’arrestation et la mort en juillet 2014 d’Eric Garner. En 2017, elle a présenté au festival de Sundance le documentaire Whose Streets ? (A qui sont les rues ?), co-réalisé avec Damon Davis. Ce film se réfère à l’engagement de Frantz Fanon, Martin Luther King, Langston Hughes ou encore Marouane Barghouti. Plus d'infos : ici


ASSA TRAORÉ a 32 ans. Dans le cadre de son militantisme avec le comité Justice pour Adama, elle a noué des dialogues avec le mouvement Black Lives Matter, le philosophe Alain Badiou (voir l'émission Clique d'août 2017 sur YouTube) ou encore Angela Davis. Elle est l'auteure de Lettre à Adama, avec Elsa Vigoureux (Le Seuil, mai 2017) et Le combat Adama, avec Geoffrey de Lagasnerie (Fayard, novembre 2018). Plus d'infos :  ici


 


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Julien Le Gros