Point de vue - Maghreb.Le Maghreb fera-t-il le grand saut vers la langue anglaise ?

AFP PHOTO / ZVIAD NIKOLASHVILI

 

Hatem M’rad

Professeur de science politique

 

Le Maghreb vit encore dans l’illusion des langues étrangères. Le monde est anglais, et le Maghreb pense encore français. Nul n’ignore que la langue française est en net déclin sur le plan de la communication dans le monde. C’est à la fois un fait de civilisation et un fait historique devant lesquels il faudrait s’incliner. Il fut un temps durant lequel la langue française, langue des Belles Lettres et de la diplomatie classique, dominait imperturbablement le monde, notamment à l’aide de la puissance centralisatrice, puis colonisatrice de l’Etat tuteur. Langue des cours royales à l’usage des tsars de Russie, des rois d’Espagne ou des princes allemands, le français était lui-même aussi impérial que l’Etat politique qui l’instrumentalisait.

Hélas, en histoire il y a toujours un début et une fin. Langue indo-européenne, le français n’est plus aussi diffusé que dans le passé illustre. Il est aujourd’hui parlé dans le monde seulement par 274 millions de personnes (dont 77 millions de locuteurs natifs). Il est une des six langues officielles et une des deux langues de travail (avec l’anglais) aux institutions de l’ONU et dans plusieurs organisations internationales, dont l’Union européenne. Quoique l’anglais est la langue dominante de fait dans ces mêmes organisations mondiales et continentales.

L’anglais est, lui, une langue indo-européenne germanique originaire d’Angleterre, dont les racines se ressourcent des langues du nord de l’Europe. Il est la langue maternelle des habitants de plusieurs pays, comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, ainsi que ses anciennes colonies telles l’Irlande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande.

Or, si en nombre de locuteurs natifs, l’anglais est devenu la 3è langue la plus parlée au monde, après le chinois (mandarin) et l’espagnol, il est devenu la « langue internationale » par excellence, la langue la plus apprise et la plus étudiée dans le monde. Première langue officielle de fait des organismes mondiaux, continentaux et régionaux de toutes sortes, l’anglais est aussi la langue la plus utilisée sur internet et dans les technologies de télécommunication. L’anglais est la langue officielle de 31 pays et la 1ère langue de 20 pays, en Amérique du nord, du sud, en Europe ou en Océanie, en Afrique, en Asie. L’anglais est aussi l’une des premières langues de l’Inde, du Singapour, de l’Afrique du Sud et de l’Egypte. C’est la langue non officielle la plus utilisée en Israël, aux Emirats arabes unis. A Hong Kong et en Thaïlande, elle est largement utilisée dans les affaires.

Selon une étude effectuée par les Nations Unies en 2002, la part de la population francophone pourrait passer de 3% de la population mondiale en 2000 à 7% en 2050. Mais, en 2060, la population appartenant aux pays où l'anglais a le statut de langue officielle (l’espace anglophone) atteindra 4 milliards d’individus. Contre 850 millions pour le français, 700 ou 800 millions pour l’hindi, 700 millions pour l’arabe, 600 millions pour l’espagnol et 350 millions pour le portugais.

Tout le monde sait que le français a décliné dans le monde à la suite de l’effondrement de la France après la 2è guerre mondiale, un conflit duquel les Etats-Unis sont sortis aussi forts politiquement qu’économiquement. Aujourd’hui, la mondialisation des échanges commerciaux et technologiques est dominée par les grandes puissances utilisant l’anglais, surtout les Etats-Unis et le Royaume-Uni. La puissance économique et technologique des Etats-Unis a rendu l’anglais plus impérial que jamais par son universalisme. D’ailleurs, le monde anglophone se désintéresse du Maghreb. Il suffit de voir les « headlines » des news de CNN l’américaine ou de BBC World news l’anglaise : ces chaînes ne parlent presque jamais du Maghreb. C’est comme si ce dernier était un no man’s land. Il n’est pas dans leur espace culturel et linguistique. Leurs informations et leurs reportages s’intéressent surtout à l’Asie, à l’Afrique anglophone, à l’Amérique latine, et à la limite aux pays arabes anglophones, comme Qatar, les Emirats, l’Arabie Saoudite ou l’Egypte.

Mais « les faits sont têtus ». Et il faut le savoir : les jeunes modernistes tunisiens, et sans doute aussi les jeunes non islamistes des autres pays du Maghreb, lisent de plus en plus les articles et les livres en anglais, regardent de plus en plus les séries américaines et les films en anglais sur leurs ordinateurs ou tablettes. Pour eux, la modernité est incarnée aujourd’hui non seulement par le monde anglo-saxon, mais aussi par la langue anglaise, devenue le langage commun de l’Humanité, comme le latin au Moyen Age, ou le français jusqu’au début du XXè siècle. L’anglais traduit au fond leurs besoins et leur langage dans internet et les réseaux sociaux. Ils ne sont plus aussi éblouis par la culture française que ne l’étaient les générations des Bourguiba, Hassen II ou des élites algériennes d’après l’indépendance. Peut-être que la culture anglo-saxonne intéresse les jeunes d’aujourd’hui, parce que ces derniers vivent à une époque de chômage structurel et d’incertitude, où les perspectives sont bloquées. Ils trouvent donc facilement refuge dans une culture pragmatique, moins théorique et moins abstraite.

En Tunisie, les jeunes se bousculent pour apprendre l’anglais. Au-delà de l’offre des instituts et écoles nationales d’enseignement des langues, ils s’adressent surtout à deux organismes étrangers connus du public. L’un s’appelle « Amideast », un organisme américain sans but lucratif, qui fournit une formation pédagogique, pratique et professionnelle en langue anglaise pour les jeunes et les adultes, l’autre « British Council », une institution gouvernementale du Royaume Uni, affiliée dans 110 pays dans le monde, dont la mission est de promouvoir la langue anglaise.

Il faut remettre les pendules à l'heure dans le statut des langues. Aujourd'hui les pays du Maghreb doivent faire une autre révolution dans l'éducation: le grand saut versl'anglais. Tous les pays francophones et non anglophones l'ont eux- mêmes fait, à des degrés divers. Pourquoi les pays maghrébins ne le feraient-ils pas ? Les Universités européennes de l’espace non anglophone (France, Espagne, Allemagne, Suisse, Italie, Belgique), organisent leurs enseignements en anglais. Il en va de même de l’Europe de l’Est, au Japon, en Asie, en Amérique latine et ailleurs. L'anglais est aujourd'hui le langage de la science. Il est devenu banal de le dire.

Les responsables de l'Education et de l'enseignement supérieur  au Maghreb ont une grande responsabilité en la matière. Car, on n’a pas le droit de fermer le savoir aux jeunes, lycéens, étudiants et aux chercheurs maghrébins des prochaines générations. Plus de 90% de la production scientifique et culturelle mondiale est écrite, conçue et publiée en anglais dans toutes les disciplines : sciences exactes et sciences humaines. Les revues scientifiques les mieux classées mondialement publient leurs savoirs et découvertes en anglais. Les prix Nobel sont essentiellement des anglophones. Il ne faudrait pas retarder davantage le développement de la région du Maghreb, notamment face à la fermeture de l’Europe et le « Moyen âgisme » et le jihadisme d’un autre âge du Proche-Orient.

Il n’y a pas que la finance, le commerce ou l’économie qui développent les nations, il y a aussi la diplomatie, la culture, la science, l’hygiène, la santé et l’éducation. Il y a encore les langues utilisées qui y participent aussi, surtout les langues de communication.Il s'agit d'une stratégie à moyen et long terme de la politique d'éducation de ces pays en rapport avec l'évolution de la civilisation et des exigences de la mondialisation et de la science. Il ne s'agit ni du refus de la culture française à laquelle les maghrébins restent attachés, comme le prouvent les écrits de leurs élites et l’environnement culturel de ces pays, ni de la suppression du français, mais de mettre l’anglais dans l’enseignement primaire, secondaire et universitaire en 1è langue et le français en 2è langue, du moins pour les générations futures. Il s’agit plutôt d’une interversion entre deux langues nécessaires. Sauf si ces pays arrivent à accorder autant d’intérêt aux deux langues, ce qui est difficile.

Dans tous les colloques et manifestations scientifiques et intellectuelles auxquels on a eu l’occasion de participer à l'étranger, les français, les belges, les suisses et les canadiens du Québec s'expriment essentiellement en anglais. Seuls les chercheurs arabes du Maghreb et une partie des africains francophones s’expriment encore dans le monde en français.

On sait que la France est un pays lié historiquement au Maghreb. On sait encore qu’elle est le premier partenaire économique et commercial de ces pays, auxquels elle est très liée sur le plan politique, diplomatique et sécuritaire. Mais il s’agit ici de politique éducative, scientifique et culturelle, et non pas de politique.  Or, à ce niveau, l’Etat français, les francophones et les réseaux culturels qui y relèvent, ne défendent plus la langue française de manière aussi soutenue que par le passé. Ce sont ces instances qui l'ont abandonné en premier. Sans stratégie aucune sur le plan culturel, sans doute faute de moyens, la France s’est trop désengagée du Maghreb depuis plus de deux décennies, laissant ces pays en lutte contre la submersion et la subversion de la culture islamiste, une culture rejetant la modernité.

Au Maghreb « francophone », ce sont curieusement les Fondations allemandes, très volontaires en matière de coopération culturelle et scientifique, comme les Fondations Hanns Seidel, Friedrich Ebert, Konrad Adenauer, Friedrich Naumann, Rosa Luxembourg, qui relèvent de partis politiques différents, et dont les budgets sont votés dans le cadre du ministère allemand de la coopération, qui financent et sponsorisent depuis plusieurs décennies déjà les activités scientifiques, universitaires et culturelles, ainsi que les colloques, rencontres et publications au Maroc, Tunisie et Algérie. Activités qui se déroulent pourtant, non sans curiosité, dans la langue de Molière, sans gêner pour autant le partenaire allemand. Les ambassades de France dans ces pays du Maghreb, ainsi que les services culturels français, ne semblent plus intéressés par la coopération culturelle et scientifique. Il est vrai que leur désintérêt est concomitant au déclin de l’usage du français auprès des jeunes et des générations de moins de 45 ans au profit de la culture arabophone.

Alors pourquoi les Maghrébins doivent-il être plus royalistes que le roi ? S’ils doivent faire leur grand saut ou leur salut en anglais, mieux vaut qu’ils le fassent aujourd’hui. Demain ce sera peut-être trop tard, les places seront très chères.

Hatem M’rad

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