Livres.Alice Zeniter : "C'est comme si le mot harki désignait une réalité biologique"

Crédit photo : Joël Saget / AFP

Prix Goncourt des lycéens, “L’Art de perdre” d’Alice Zeniter raconte la guerre d’Algérie et le destin des harkis, ces Algériens engagés dans l’armée française dans les années 1960. Entre fiction et réalité, l’auteure franco-algérienne s’infiltre dans les silences de l’Histoire et de ses proches, à travers une saga familiale. 

Pourquoi avez-vous choisi de raconter une fiction plutôt que votre histoire familiale ?

Je me suis posé la question sur la forme de cette histoire. En racontant celle de ma famille, le livre aurait pris la forme d’une enquête, puisque peu d’éléments m’ont été transmis. Cette enquête aurait été construite sous un prisme personnel. Cela ne m’intéressait pas. J’avais envie de restituer à chaque génération sa propre histoire. Qu’il y ait presque trois livres rassemblés en un seul et que chacune puisse se ­reconnaître. Pour cela, il fallait romancer, écrire des choses que je ne connaissais pas, que l’on ne m’avait jamais transmises, faire des ­recherches...

Dans votre roman, quels sont les éléments qui appartiennent à votre passé familial ?

Ces éléments ne sont pas forcément les plus crédibles. Je les ai utilisés en essayant de tirer un fil narratif entre la fiction et mon héritage personnel. L’enrichissement d’Ali grâce au pressoir est un élément de l’histoire familiale. Tout comme la scène des médailles jetées à la poubelle. Cette dernière m’a été transmise sans aucune explication. On ne sait pas pourquoi, Ali se lève de son canapé et jette ses médailles militaires. Les tentatives d’explications sont nombreuses et ce geste reste obscur.

Au regard de vos recherches et de votre histoire, était-il si évident pour cette génération d’Algériens de prendre position pour l’indépendance ?

En faisant mes recherches, j’ai découvert que lorsque j’évoquais le problème, je le formulais avec des termes qui étaient loin d’être évidents pour la génération de mon grand-père. Qu’est-ce que ça veut dire l’indépendance de l’Algérie en tant qu’Etat-nation ? Les habitants de la plaine ignorent la réalité de ceux de la montagne, ceux des territoires du sud, ou encore de l’ouest du pays. Il n’y a pas de pensée de l’unité. De plus, je m’aperçois que l’indépendance d’une Algérie arabe et musulmane, pour certaines populations cela veut aussi dire une nouvelle oppression, parce qu’elles ne se considèrent ni arabes ni musulmanes. Dès lors, il n’y a pas d’attrait ou d’engagement pour ce mouvement. En écrivant cette fiction, je me suis dit qu’il fallait que je cesse de lire le monde comme une Française contemporaine, car cette grille de lecture n’était pas celle de mon grand-père.

Votre livre est un roman de taiseux. Dans quelle mesure la ­résilience est-elle nécessaire ?

Chacun a un droit à l’Histoire, qui peut être détaché de la filiation biologique et devient alors un exercice de liberté. Grandir dans le double silence de ceux qui ont vécu la guerre, le départ, les années d’enfermement, l’arrivée en France. La résilience est un droit inaliénable qui dépasse l’idée d’une trajectoire psychologique personnelle.

Comment expliquer que le grand-père, force de la nature qui s’est distingué lors de la bataille de Monte Cassino (janvier à mai 1944), se résigne à ce sort inacceptable, arrivé en France ?

Il y a un effet de sidération qui empêche l’action. Ali est acculé. Il doit démontrer à sa famille qu’il a eu raison de partir, que leur survie en dépendait. S’il se plaint, il invalide sa propre décision, ce qui est incompatible avec son statut de chef de famille. Et par ailleurs, après avoir été un chef de clan, il se découvre tout à coup incompétent pour ce que la France exige des nouveaux ­arrivants. La meilleure éducation qu’il puisse donner à ses enfants, pour qu’ils deviennent des Français capables de répondre à ces exigences, est de ne pas leur transmettre ses valeurs qui sont délétères dans ce pays. C’est un sacrifice de s’effacer soi-même et de se penser uniquement comme un pourvoyeur de la petite somme d’argent qu’apporte le travail, que ce soit par le biais de l’élagage des forêts ou par celui de l’usine.

Vous dénoncez la définition du mot harki, et l’idée binaire ­oscillant entre harkis-traîtres et harkis-victimes...

Tout au long de l’écriture, je me suis efforcée de faire un travail de précision qui sort de ce schéma manichéen... J’ai dû faire des choix dans l’élaboration du personnage d’Ali. C’est un riche chef de clan, pas un personnage nécessiteux. Les renseignements donnés à l’armée française ne sont pas indispensables à sa ­survie. J’évite ainsi d’en faire une victime. Mais c’est insuffisant. Dans la seconde partie du roman, je souligne ce passage théorique, qui dit que le mot “harki“ recouvre la dénomination de gens qui ne devraient pas être appelés ainsi. Il y a un cafouillage monstrueux de la langue. Ce terme ne nomme pas... Au contraire, il condamne au silence. Ces gens que l’on appelle encore “harkis” et qui devraient être nommés “anciens harkis”, car leur participation à une harka (troupe de supplétifs) s’est arrêtée depuis longtemps. Non seulement ce mot leur colle à la peau, mais désigne aussi des personnes, des familles qui n’ont jamais appartenu à une harka. C’est comme si “harki” désignait une ­réalité biologique qui était transmissible par le sang et par alliance. C’est assez douloureux de me dire que je ne peux pas m’empêcher d’utiliser ce mot, et ainsi faire perdurer une image tronquée de cette population.

En filigrane, on découvre le sacrifice des épouses qui, comme Yema, pleurent leur pays...

Yema a tout laissé, la tombe de son enfant, ses bijoux, sa ­famille... Ces femmes, qui n’ont plus la nationalité algérienne, ne pourront pas être enterrées en Algérie. Elles prennent conscience qu’elles n’y seront plus chez elles et de l’impossibi­lité de revenir en touristes dans leur pays natal . Yema dit qu’elle ne veut pas rentrer chez elle... et dormir à l’hôtel. Ce qu’elle veut retrouver, ce ne sont pas uniquement des lieux, des paysages, des sensations familières... mais la vie qu’elle avait là-bas, et le fait que dans cet environnement précis, elle était pleinement à sa place. L’idée d’y retourner serait probablement une telle validation de la perte et de la peine à perpétuité, qu’il vaut mieux ne pas le faire. Dès lors, il y a cette tension entre l’envie de revoir le pays et d’évoquer la possibilité d’y mourir, car aucune terre n’a été plus la leur que celle-ci. Et même si un voyage du retour se profilait, il faudrait bien prendre conscience que l’on ne vit plus ici, qu’on n’a plus de maison, plus d’arbres… Ce serait aussi une violence. 

L'art de perdre, Alice Zeniter, Flammarion, 512 p., 22€

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