Point de vue.Syrie : une photo qui interroge et une épidémie invisible

archives personnelles de Damien Lefauconnier

Le journaliste d'investigation, Damien Lefauconnier revient sur une photo qui a fait polémique dans les médias arabes et l'invisibilité de la pandémie dans un pays en ruine et détruit par la guerre.

Ces derniers jours dans les médias du Moyen-Orient, il a beaucoup été question d’une photo choquante glissée dans un feuilleton télévisé, diffusé sur deux chaînes d’Etat syriennes et une émiratie. Le 27 avril dernier, alors que la plupart des familles syriennes sont confinées à domicile, est diffusé le 4ème épisode de la série policière « Entretien avec M. Adam », spécialement programmé pour le mois de Ramadan et relatant les exploits d’un enquêteur.

À très précisément 21.00, un comédien incarnant un policier ramasse au sol une photo représentant le visage d’une femme, yeux clos, portant sur son front des chiffres. Celle-ci est présentée comme une femme égyptienne,  victime de vol d’organes en Syrie, et dont il faut élucider la mort.

Rapidement des internautes ont repéré la manipulation : le cliché utilisé dans la fiction n’est autre qu’une des photos très médiatisées prises dans les prisons syriennes entre 2011 et 2013, et  exfiltrées par « César », présenté comme un photographe du service de documentation de la police militaire syrienne en défection.

Rihab al-Allawi est connue pour avoir été la seule femme identifiée parmi les près de 6700 détenus du« fichier César ». L’étudiante alors âgée de 25 ans est arrêtée en janvier 2013 pour sa participation à des manifestations contre le régime et pour être venue en aide à des réfugiés. Après l’avoir cherchée durant deux ans, sa famille la reconnaît d’après les photos de son cadavre, qui font alors le tour du monde.

La présence de cette photo iconique dans le feuilleton familial du Ramadan ne tient évidemment pas du hasard. Un tour de passe-passe d’opposants? Fadel Abdul Gahny, président du Réseau syrien des droits de l’homme (SNHR) n’y croit pas une seconde : « Toute la puissance du régime est dans la main d’Assad, les medias sont contrôlés par les forces de sécurité. Ils surveillent tout, même Amir Makhlouf (milliardaire et cousin de Bachar al-Assad, actuellement dans le collimateur du régime, ndlr) n’a qu’un infime pouvoir.»

De nombreux commentateurs ont interprété cette manipulation comme une manoeuvre sadique pour terroriser les familles. Fadel Abdul Ghany y voit la volonté de « réécrire l’Histoire, de détruire la réalité et de construire sa propre version. Le régime veut que les gens croient que César n’existe pas, que tout cela est faux. » En 2013 déjà dans la série « Minbar El Mawta» des photos d’enfants tués, Hamza al Khatib et Alaa Fawaz, étaient utilisées, suggérant dans la fiction qu’ils avaient été tués par des terroristes. 

L’une des autres actualités de la Syrie est la même que celle qui concerne actuellement la planète entière : le Covid 19.

Là encore, la fiction semble se mêler à la réalité : alors qu’officiellement le compteur syrien est bloqué à 58 cas déclarés et 3 décès dans les zones sous contrôle du régime, des informations contradictoires nous parvenaient voici déjà plusieurs semaines : contactés discrètement, des médecins d’Alep et de Damas assuraient au 25 mars que « des centaines de cas » s’étaient déjà déclarés, l’un affirmant avoir constaté « 12 morts à l’hôpital universitaire d’Alep et 4 à l’hopital Al-Razi ». Deux mois plus tard, ce bilan est extrêmement difficile à actualiser : la plupart des Syriens en zone Assad estiment être en danger s’ils communiquent avec des journalistes étrangers.

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