Point de vue.Tunisie - Le Parti Destourien Libre : « Révolution destourienne » contre Révolution démocratique ?

Abir Moussi, avocate de formation, présidente du Parti Destourien Libre (PDL), fondé par Hamed Karoui, l’ancien Premier ministre de Ben Ali.

Le Parti Destourien Libre tente d’exploiter les déçus de la Révolution et du chaos de la transition démocratique pour défendre la démarche inverse, l’héritage du passé et la contre-révolution. Cela s’appelle la « révolution destourienne ».

En 2011, à la suite de l’effervescence produite par la Révolution, les membres du RCD étaient vigoureusement condamnés par la foule, les médias et les élites. Ils ne pouvaient pas apparaître dans l’espace public et les médias. Depuis les élections de 2014, on assiste à un retour en force des membres de l’Ancien Régime et des Rcédistes. La victoire électorale à ces deux élections de Nida Tounès, parti qui s’inscrit dans l’héritage de Bourguiba, fondé par Béji Caïd Essebsi, lui-même bourguibiste de souche, a conforté les anciens membres de l’Ancien régime, qui se sont investis dans ce parti à la veille de ces élections. Mais Nida Tounès ne pouvait défendre authentiquement l’ancien régime. Ses fondateurs se sont inscrits dans la Révolution. C’est pourquoi, plusieurs membres de l’ancien régime se sont dispersés dans différents partis, certains autres en ont crée quelques-uns. Aujourd’hui, c’est essentiellement le Parti Destourien Libre qui reprend le flambeau Destourien-Rcédiste et qui incarne la défense franche et vigoureuse de l’Ancien régime, de la contre-révolution et du déni de la Révolution.

Le Parti Destourien Libre (PDL) est fondé par Hamed Karoui, l’ancien Premier ministre de Ben Ali, et dirigé aujourd’hui par Abir Moussi, avocate de formation. Issue de famille destourienne. Celle-ci a été imprégnée très jeune, selon ses dires, de « l’amour de l’étendard national, du président Bourguiba et des insignes de la République ». Dans son esprit, le PSD est le libérateur de la Tunisie et l’édificateur de l’Etat et de la Tunisie moderne.

La présidente du PDL incarne aujourd’hui avec éclat le passé autoritaire dans toute sa splendeur, ainsi que la légitimité de l’ancien régime contre l’« illégitimité » supposée du régime actuel, issu d’une Révolution anti-Rcédiste. En somme, une nouvelle théologie politique ou un nouveau paradigme autoritaire, mais qui a eu lieu aussi dans d’autres transitions. On utilise les procédés pratiques de la démocratie, du multipartisme, et de la liberté d’expression, grâce à la Révolution, mais pour mieux dénigrer celle-ci et y substituer la contre-révolution.

La Révolution a pris le risque de renier le passé, en commençant par la dissolution du RCD, qui, dans l’euphorie des grands bouleversements était, pour la présidente du PDL, une forme de « naïveté ». Le RCD n’incarnait pas l’oppression, parce qu’il synthétisait  l’histoire contemporaine de la Tunisie, qu’on ne peut gommer par un acte formel. « Après la chute du mur de Berlin, dit-elle, on n’a pas dissout les partis communistes en Russie ou dans les pays qui faisaient partie de l’ancienne Union Soviétique. Je ne pouvais pas et je ne pourrais pas accepter que l’on jette à la poubelle plus de 50 ans de notre histoire. Regardez autour de vous, dans chaque famille tunisienne, il y a eu un militant, un « fellag » ou un martyr tombé dans la lutte contre l’occupant français. Toutes ces familles ont vécu la construction de l’Etat moderne par Bourguiba ; elles ont été témoins de la lutte contre la pauvreté, les maladies et l’analphabétisme » (Entretien Webmanager, 9/5/2018). C’est le tryptique Histoire-Destour-Nationalisme sur lequel a jeté son dévolu ce parti.

La ligne de ce parti se démarque nettement de l’ensemble des autres partis politiques modérés qui se revendiquent du Destour ou de l’école bourguibienne. Certains Destouriens lui reprochent d’ailleurs cette ligne rigide et sectaire. Le PDL refuse catégoriquement de collaborer avec les gouvernements laïcs ou islamistes issus de la révolution. Mais jusqu’à quand ? Et si une nouvelle majorité lui proposait de gouverner sans les islamistes, que ferait-il ? Il préfère pour l’instant s’aligner, comme le dit Abir Moussi, sur « la révolution destourienne, conduite par le leader Bourguiba, contre tous les déviants qui ont fait que la Tunisie devienne un pays pauvre ». Les militants destouriens se sont dispersés après la Révolution. Les partis ont exploité leur savoir-faire électoral. Le parti destourien libre a été fondé essentiellement pour rassembler cette diaspora destourienne, qui s’est dispersée un peu partout, pour qu’elle puisse parler d’une seule voix et être politiquement porteuse.

On a reproché au Parti Destourien Libre de se réclamer de l’héritage destourien de Bourguiba pour effacer le passé récent et l’héritage défectueux de Ben Ali et du RCD. Mais, malgré l’ambiguïté apparente, la présidente de ce parti considère qu’il n’y a pas de distinction entre les deux phases de l’ancien régime : « Il n’y a pas pour nous de période bourguibienne et de période novembriste, comme ils disent. Nous sommes responsables et comptables des deux périodes » (Tunisie Secret, 22/1/2011). Elle assume son héritage et son histoire. Elle s’en prend aux pseudo-révolutionnaires islamistes et de gauche, aux imposteurs et vendeurs de rêve qui ont profité de l’éclipse des destouriens pour tromper le peuple tunisien. D’après elle, le mal de la Tunisie provient de « cette soi-disant élite qui a semé dans les esprits la haine, l’envie et le gain sans travail… Ils ont persuadé les Tunisiens qu’il suffit de descendre dans la rue, de manifester pour obliger l’Etat à régler tous les problèmes, alors qu’ils savent que la situation économique est désastreuse à cause d’eux… ».

Les membres du RCD, comme les membres de l’ancien régime en général, ne peuvent admettre l’idée que leur parti, qui se ressource du Destour, qui n’a cessé de faire l’histoire de la Tunisie depuis 1956, bâti l’Etat tunisien, les institutions, éduqué la population par la raison contre les préjugés, libéré la femme, donné un statut civil au pays, structuré l’administration tunisienne, développé le pays, soit chassé du pouvoir comme un malpropre, par une soi-disant Révolution de la Rue. Le Parti Destourien Libre n’a jamais admis la réalité de la révolution tunisienne. Il y a eu des tensions sociales légitimes, reconnaît toutefois Abir Moussi au journal Le Monde (29/1/2018). Mais cela ne suffit pas à en faire une révolution. Pour ce parti, il s’agit d’une manipulation intérieure et peut-être d’un complot étranger.

Le Parti Destourien Libre, dont les membres sont issus de l’un des régimes les plus verrouillés au monde, se réincarne, après une révolution ayant rassemblé les Tunisiens sur des valeurs essentielles, dans un parti d’avant-garde à reculons, est-on tenté de dire, chargée d’une autre révolution, la Révolution destourienne contre une Révolution démocratique. Il est vrai que la « révolution démocratique » n’a pas empêché de 2011 à 2014 le déclenchement d’une révolution islamiste, tentée de bouleverser l’ordre moderniste, civil et démocratique. Les islamistes, après quelques dérives au pouvoir, se sont plutôt modérés par la suite, convaincus de la difficulté de faire une révolution contre une révolution. Or, après une révolution agitée, une prudence conservatrice s’oppose à de nouveaux changements violents. Si les Rcédistes ont été vaincus socialement et politiquement, pourront-ils s’en tenir à une politique pacifique ou stabilisatrice à la suite de leur « révolution » ou contre-révolution ? Qu’est-ce qu’une contre-révolution destourienne ? Est-ce une vengeance contre le peuple qui a fait une révolution démocratique, comme après 1789 le désir de vengeance des nobles contre le peuple, ou une tentative de se réapproprier coûte que coûte un passé révolu ? En d’autres termes une contre-révolution, pourquoi faire ?

La révolution démocratique n’interdit pas à ce parti d’être un « parti », « destourien » et  « libre », d’exploiter opportunément le climat démocratique et pluraliste de la transition, de diffuser et de promouvoir librement, même de manière virulente, ses opinions politiques à l’encontre du pouvoir. Cette même liberté de discours que les membres de l’Ancien régime interdisaient dans le passé à leurs opposants de l’exercer contre le pouvoir. C’est sans doute cela « la schizophrénie » de l’Ancien régime qu’évoquait Georges-Henri Soutou, celle qui autorise dans le cas d’espèce les membres du RCD d’adopter la démocratie par nécessité, tout en se réfugiant dans l’héritage de leur passé, celui qui garde encore une légitimité partielle, au sein de l’opinion et au sein du parti au pouvoir, pour en faire une nouvelle « révolution » contre une « révolution » déjà faite.

Jusque-là, le vote populaire n’a pas été favorable à l’Ancien régime. Le meilleur score obtenu par un parti de l’ancien régime a été celui du parti Al-Moubadra en 2011 à l’Assemblée Constituante (5 sièges). En 2014, aux législatives, ce parti a chuté en n’obtenant que 3 sièges (1,38%). Aux présidentielles de 2014, sur un total de 27 candidats, les candidats de l’ancien régime, anciens ministres de Ben Ali (Abderrahim Zouari, Kamel Morjane, Mondher Zenaidi, Hammouda Ben Slama) ont été éliminés, pour ne pas dire laminés, dès le premier tour, en obtenant des scores insignifiants. Aux élections municipales de mai 2018, le meilleur score des partis de l’ancien régime a été obtenu par le Parti Destourien Libre, avec seulement 24 928 voix à l’échelle nationale, soit 1,38% des suffrages.

Pour l’instant et à défaut d’une présence parlementaire, le PDL est encore un phénomène numérique ou facebookien, qui s’agite beaucoup dans les médias, qui vit de buzz, de polémiques… et de nostalgie. Des sondages le créditent ici et là d’une certaine progression aux législatives et aux présidentielles. Mais seules les prochaines élections seront en mesure de donner une indication sur sa force réelle.

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