Point de vue.Tunisie - Qu’est-ce qu’un Président de la République indépendant ?

Kaïs Saied, élu président de la République tunisienne, le 15 octobre 2019. © AFP

Kais Saied est un président de la République qui se présente comme un président « dogmatiquement » indépendant, dans le prolongement de sa vie universitaire, et qui entend le rester. La politique s’arrangera pour lui démontrer l’inanité d’une telle indépendance qui n’est pas dans son milieu naturel.

L’indépendance d’un acteur entré en politique, fut-ce par la grande porte, est tout de même une curiosité de l’esprit. L’indépendance est nécessaire, voire la condition d’existence d’une nation ou d’un Etat. Elle est encore une qualité de la fonction intellectuelle qui ne convient pas au rattachement organique à un parti politique. On peut parler encore de l’indépendance d’un homme politique vis-à-vis des milieux financiers. A la limite on peut concevoir un maire ou un conseiller municipal indépendant, s’agissant d’une élection locale, non politique par essence. Même un ministre technocrate est appelé à subir les contrecoups de l’action politique et gouvernementale. Mais parler d’un acteur politique indépendant ou voulu indépendant, a fortiori un Président de la République, élu au suffrage universel sur la base d’une idée politique ou de la représentation d’une image politique auprès de ses électeurs, comme l’est Kais Saied l’universitaire, farouchement attaché à son indépendance, est certainement un malentendu. Qu’il se soit présenté aux élections présidentielles à titre d’indépendant ne change pas la donne.

Il est vrai que les indépendants ont toujours rempli la scène politique tunisienne aux côtés des partis politiques. Sous Ben Ali, on a vu des indépendants se présenter aux élections législatives et municipales, certains se sont fait élire, d’autres pas. Après la Révolution, les indépendants ont submergé les listes électorales des candidats à la constituante en 2011, puis aux législatives et aux présidentielles en 2014, ainsi qu’aux municipales en 2018. Beaucoup d’entre eux ont siégé à ce titre à l’ANC et au parlement, puis ont muté vers des partis « attractifs ». Même des partis, laïcs et islamistes, utilisent des listes indépendantes. Mais ce n’est pas une raison pour considérer les indépendants comme un signe de vitalité ou de bonne santé politique d’une nation, même s’ils prétendent représenter légitimement la société civile, celle du moins qui ne se reconnait pas dans les partis. Au contraire, les candidatures indépendantes semblent désigner un dysfonctionnement des institutions, de la vocation structurante des partis politiques, voire de la démocratie elle-même. Même si, paradoxalement, l’indépendance peut signifier, pour le cas de Kais Saied, dans son esprit et dans celle de ses partisans, une tentative de renouer avec des institutions égarées ou avec un ordre politique qui ne remplit plus son rôle initial. Un ordre qui empêche les institutions de la transition de prendre en compte la difficulté des jeunes, des catégories et des régions marginalisées.

D’ordinaire, l’indépendance est une attitude intellectuelle, pas politique. En politique, on prend parti, on s’engage, on agit, on fait des choix. La politique est action. Il est demandé à l’acteur politique, président, député ou ministre, de résoudre des problèmes concrets, pratiques et d’en être comptable. Dans cet ordre-là, l’acteur n’est plus dans sa bulle indépendante. Il prend parti, opte pour tel ou tel scénario, intègre tel, rompt avec tel autre, élimine des adversaires, reporte telle question, envisage des priorités, établit des échéances. Il cesse par-là d’être indépendant ou neutre. Il est emporté par le flux de l’action et de l’engagement.

Tous les grands penseurs politiques ont établi une distinction entre la sphère politique (action, engagement) et la sphère morale (indépendance) : c’est le cas, entre autres, de Machiavel, Hobbes, Max Weber, Carl Schmitt, Raymond Aron. L’éthique de conviction, dirait l’un d’entre eux, ne se confond pas avec l’éthique de responsabilité. L’indépendance est une éthique de conviction, propre à celui qui veut défendre sa cause ou intérêts personnels, son opinion, sa vision de la citoyenneté. Si cette même personne s’engage dans l’arène politique, il cesse d’être indépendant pour avoir accepté la responsabilité politique, laquelle suppose qu’il s’engage non pas pour lui-même ou sa propre cause, mais pour celle de toute la collectivité, pour défendre la cause de tous, l’intérêt général. Mélanger les deux éthiques est un non-sens, elles sont incompatibles.

Kais Saied y est maintenant. Il est dans la salle de combat, qu’il le veuille ou pas. Il a choisi la politique, et non l’amphithéâtre, il ne peut plus rester indépendant. Ceux qui ont cru en lui, les jeunes surtout, les 18% du premier tour, ou les 72%, du second tour, qui désapprouvaient le populiste Nabil Karoui, demandaient justement la définition d’un autre choix politique, différent de celui de la classe politique actuelle. Un choix qui soit plus favorable aux jeunes, aux victimes économiques de la révolution et aux régions défavorisées, et plus défavorable à la corruption et aux « privilégiés ». Entendons bien, ils demandent un autre choix politique, une autre définition de la politique.

Il est vrai que l’ambiguïté du régime parlementaire tunisien laisse le président de la République vaquer à des fonctions ne prêtant pas à un engagement politique particulier : diplomatie, défense, sécurité. Des choix qui ne l’engagent pas outre mesure sur le plan politique. Ce sont des fonctions étatiques, politiquement moins voyantes et moins conflictuelles. Le régime actuel lui confère encore une magistrature morale dans laquelle il pourrait faire œuvre d’indépendance, et jouer les arbitres dans un système agité par l’effervescence parlementaire. Etre indépendant peut être dans ce cas-ci une chance pour Kais Saied. Mais, il n’y a pas que cela. Globalement, il est contraint d’exercer un jeu politique classique, notamment quand il oppose son véto à une loi votée par la majorité au Parlement ou demande une deuxième lecture, quand il recourt au référendum, quand il choisit le profil des membres de la Cour constitutionnelle, quand il donne des recommandations au gouvernement ou au Parlement, quand il va choisir le ministre des Affaires étrangères et celui de la Défense, relevant de son ressort, quand il cherche à dissoudre le Parlement (cas un peu théorique), quand il va nommer aux hauts emplois, quand il va décréter les mesures exceptionnelles ou décider de la guerre et de la paix (cas formels, il est vrai), et bien d’autres mesures encore. Il fera là à coup sûr des choix politiques, en pesant et sous-pesant, en évaluant les situations et les rapports de forces politiques.

Que le président affiche sa modernité, et il ne serait plus indépendant ou neutre ; qu’il affiche son conservatisme en matière de bonne mœurs ou son attachement aux préceptes de base de la religion, et c’est le cas de Kais Saied, et il cessera également de l’être. Le président de la République dans le régime tunisien, bénéficiant de certains pouvoirs exclusifs, n’est pas un être désincarné. On lui confie des domaines réservés, desquels dépend parfois le salut de la République. Kais Saied ne pourrait éternellement se réfugier dans le constitutionnalisme. Le constitutionnalisme n’est pas un programme politique, il est juste un recadrage de la politique pour qu’elle ne se perde pas dans la confusion et l’arbitraire.

D’ailleurs, la neutralité d’un chef d’Etat ou plutôt son « pouvoir neutre », comme l’aurait dit Benjamin Constant, est un pouvoir qui convient plutôt aux monarchies constitutionnelles, pas à une République, où son titulaire est élu pour ses opinions et en tant que représentant de ses électeurs. Dans une monarchie, le monarque est censé être un recours, un « pouvoir préservateur », indépendant aussi bien du législatif, de l’exécutif que du peuple, devant jouer le rôle de stabilisateur. Dans une République, le président, élu dans une compétition électorale et démocratique, incarne un courant, une certaine idée de la chose publique, représente un parti. Même indépendant ou neutre, il se pose et s’oppose au jeu politique, il fait face aux « amis » et aux « ennemis ». On ne le laissera jamais jouir de son indépendance confortable.

Indépendant, il l’est pour lui, pour apaiser sa conscience intérieure déchirée ; il ne l’est certainement pas dans le jeu politique et institutionnel, essentiellement conflictuel et animé de mauvaises intentions. Alors qu’est-ce qu’un président de République indépendant ? C’est une contradiction dans les termes politiques.

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