Femme politique #1 : Rachida Dati : “J’ai un combat et des valeurs claires”

 Femme politique #1 : Rachida Dati : “J’ai un combat et des valeurs claires”

crédit photo : Alain Guizard


Maire du VIIe arrondissement de la capitale depuis 2008, l’ancienne garde des sceaux est la candidate investie par Les Républicains à Paris pour les élections municipales de mars 2020. Dans un entretien exclusif, elle affiche sa détermination et se livre un peu plus.


Comment a été accueillie votre candidature par votre famille politique ?


Majoritairement très bien. Vous avez vu les déclarations. Tout le monde a trouvé que c’était une évidence. J’ai le soutien plein et entier de Christian Jacob, le président du parti Les Républicains, ainsi que des députés Eric Ciotti et François Baroin notamment. En 2014, les mêmes étaient déjà d’accord pour que je sois candidate à la mairie de Paris.


 


Et pourquoi n’y êtes-vous pas allée en 2014 ?


Nathalie Kosciusko-Morizet s’est imposée et elle avait des soutiens. Je me suis effacée. Si vous n’êtes pas légitimiste, à un moment donné, on vous le fait payer, vous le savez bien. On ne pourra jamais me reprocher d’avoir trahi mon parti politique, d’avoir commis des entourloupes. J’ai été cohérente, j’ai un combat et des valeurs claires, je demande la même ligne de conduite pour moi aujourd’hui.


 


Vous avez des détracteurs ?


Ce sont toujours les mêmes qui ne veulent pas, quoique vous fassiez. Même si demain je suis en passe de gagner la Mairie de Paris, ils ne voteront pas pour moi. Pourtant, ils ne pourront jamais dire que je ne suis pas authentique dans mes engagements. Et je pense que les Parisiens apprécient cela. Je crois à la proximité, à l’accessibilité et au terrain.


 


Rachida Dati, maire de Paris, cela dérange ?


J’en ai dérangé certains. Comme je l’ai écrit dans mon livre (“La confiscation du pouvoir”, Plon, ndlr), les écoutes, les filatures, les menaces sur ma fille. Mais je ne me suis pas laissée faire.


 


Le soutien de Nicolas Sarkozy à cette candidature, c’est un atout ou un handicap ?


Un atout. Il s’agit d’un ancien président de la République et quoiqu’on pense, c’est un grand homme politique français. Même les gens de gauche ne peuvent pas contester cela. On n’arrive pas au sommet de l’Etat par hasard.


 


Il a quand même eu des errements politiques. Tous les débats sur l’identité nationale notamment…


Et la gauche n’en a pas eu ? La preuve, ils n’ont pratiquement plus de militants et plus d’élus. Ce ne sont pas des errements, il y a une ligne politique qui a failli l’emporter sur l’autre.


 


L’un des grands enjeux de cette élection c’est de résoudre les problèmes du quotidien des Parisiens : circulation, propreté, environnement, pollution… Qu’est-ce que vous leur proposez ?


J’ai plusieurs axes. D’abord celui de la sécurité : la délinquance explose à Paris, il y a de plus en plus de cambriolages, partout et en plein jour, ainsi qu’une augmentation des agressions, des vols à la tire. Je souhaite une police municipale armée qui assure la sécurité du quotidien. Je veux permettre à la police nationale de se recentrer sur ses missions essentielles, les investigations, les interpellations. Concernant l’environnement, il faut une politique de mobilité propre. Oui c’est bien d’être contre la voiture. Mais comment vous faites quand vous êtes artisan ou que vous avez trois enfants ? C’est de l’idéologie pure. Il faut augmenter les alternatives aux transports comme les parkings relais aux portes de Paris et favoriser les transports publics. Il faut une politique commune entre le conseil régional d’Ile-de-France et la mairie de Paris… Et je veux redonner aux Parisiens l’accès aux “deux poumons” de Paris, que sont les bois de Vincennes et de Boulogne, pour qu’ils puissent y faire du sport, pique-niquer… Ces quartiers sont devenus les lieux de tous les trafics, de toutes les insécurités. Il faut plus de caméras de surveillance et j’y mettrai deux antennes de police dédiées.


 


Comment lutter contre la gentrification, cet embourgeoisement des quartiers poulaires ?


Aujourd’hui, entre 10 000 et 15 000 habitants quittent la ville chaque année. Il manquait 1 400 enfants inscrits à la rentrée scolaire 2019. Je pense que l’on doit baisser tous les tarifs des services municipaux. Les prix des repas dans les cantines sont prohibitifs, cela peut aller jusqu’à 7 euros. Dans toutes les grandes villes de province, le tarif le plus élevé est entre 3 et 4 euros. C’est la double peine pour ses familles qui paient en plus des loyers très élevés.


 


La maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, semble en tête des intentions de vote dans les sondages. Comment pensez-vous remonter la pente ?


Je suis sur le terrain, je ne crois qu’en cela. Il y a 17 arrondissements (le Ier, IIe, IIIe et IVe ont fusionné, ndlr) donc il y a 17 campagnes. On ne fait pas campagne dans le VIIe comme on fait campagne dans le XVIIIe !


 


Vous faites référence aux “gilets jaunes” ?


C’est un repli social. Avant, quand on parlait de pauvreté, on considérait que c’était quelqu’un qui n’avait pas d’appartement, pas d’emploi. Mais aujourd’hui, ce sont des gens qui travaillent, et qui ne s’en sortent pas. J’ai discuté avec eux, c’est difficile de promouvoir l’égalité quand il n’y en a pas ! C’est ce qui m’a donné envie d’écrire mon livre.


 


Le titre de ce livre, “La confiscation du pouvoir”, c’est une forme de revanche sociale ?


Je suis intransigeante, pas facile, c’est vrai. Mais je n’ai pas de revanche à prendre. Car je n’ai pas été élevée dans un complexe. Ni par mes parents ni par mon vécu. J’assume ce que je suis, je n’accepte pas qu’on puisse me faire changer. C’est une discussion que j’avais eu un jour avec Najat Vallaud-Belkacem. Je lui disais : “Moi je ne noie pas mon identité.” C’est-à-dire que si vous l’assumez, personne ne la contestera. J’ai été dans une école catholique, je n’ai jamais été en confrontation. Mes parents étaient musulmans pratiquants mais c’était la meilleure école dans ma ville donc ils m’y ont inscrite.


 


Que signifie “noyer” son identité ?


Certains ne reconnaissent pas ce qu’ils sont vraiment. Dès qu’on parle de leurs racines, ils ne veulent surtout pas les évoquer ; sinon, il y a ceux qui ont le sentiment que, pour être reconnus, il faut taper sur ses origines, sa religion. Et ça, je n’ai jamais aimé. Je m’appelle Rachida Dati, c’est un état de fait. Je ne me suis jamais interrogée en me disant : “C’est bien ou pas bien ?”, “c’est mieux ou moins bien ?”, ou en me demandant quelle aurait été ma vie si je m’étais appelé autrement. Jamais ! Ma popularité, je la dois à mon authenticité. On me reconnaît ça et je pense que les gens ne se trompent pas dans ce que ce que vous leur racontez. Si je renie mon éducation, ma culture d’origine, j’aurais l’impression de trahir mes parents qui ne sont plus là. Ceux qui tapent sur ce qu’ils sont sont des gens frustrés.


 


Vous écrivez : “Je ne valide pas la thèse du multiculturalisme, je crois plutôt à la communauté de destin”…


J’ai travaillé en Angleterre, à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), pourtant je ne suis pas pour une juxtaposition de communautés. Le discours qui consiste à dire “vous êtes dans votre communauté, faites ce que vous voulez et nous, on vit à côté”, c’est ce qu’il y a de pire. C’est un moyen de ne pas vous laisser entrer ailleurs. Je suis pour une Nation de communauté de destins. Je reprends toujours l’expression de Nicolas Sarkozy : “La France n’est pas une page blanche.” Quand j’arrive au ministère de la Justice, mon prédécesseur Pascal Clément dit, au moment de la passation de pouvoir : “Vous êtes à vous seule une page de l’histoire de France !” C’est tellement vrai. C’est comme ça que je conçois aussi bien ma vie tout court que ma vie politique et ma vie professionnelle.


 


Mais il y a une difficulté pour les enfants issus de l’immigration d’écrire cette page de France. Ils n’ont pas accès aux grandes écoles, il y a les inégalités sociales qu’on peine à gommer….


Je pense que le multiculturalisme et le communautarisme aggravent ces inégalités. Franchement, c’est tellement confortable de dire restez ensemble, vivez ensemble, vos codes sont les vôtres, ne touchez pas aux nôtres. C’est cela le danger. Je n’aurais jamais imaginé vivre les difficultés au niveau auquel j’étais arrivée. Devenue garde des sceaux, je me suis dit : “Ça y est, tous les verrous ont sauté.” Au contraire… J’ai vécu le cynisme, la perfidie. Mais de manière très subtile.


 


Est-ce qu’on vous reprochait alors de ne pas avoir les bons codes sociaux ?


C’est justement le contraire, on me reprochait de les avoir. Je les ai eus très tôt, c’est ça qui les gêne. Cela les aurait arrangés que ce ne soit pas le cas, ils auraient pu me rétorquer d’aller les apprendre ! Enfant, j’ai fréquenté un institut de jeunes filles. Il y avait pratiquement tous les enfants des notables de ma ville. A 20 ans, je rencontre Albin Chalandon, le summum de l’aristocratie française, un résistant, qui a travaillé avec le général de Gaulle et qui a été un grand ministre : il change ma vie. Puis, je suis en contact régulier avec Jean-Luc Lagardère, Simone Veil, et évolue au gré de leurs conseils, dans des milieux, certes pas les miens alors, mais dans lesquels je me sens à l’aise. Je leur pose un problème. Je rentre au Siècle (club d’influence regroupant des acteurs de la classe dirigeante française, ndlr) bien avant d’être dans la politique. J’étais magistrate, on se demandait qui j’étais. Comment j’étais arrivée là. Ils se disaient que j’avais eu la chance d’être cooptée par deux grands patrons. Tous ces gens-là ne m’ont pas vu venir.



C’est pour corriger ces inégalités que vous mettez en place les internats d’excellence qui offrent aux jeunes de familles modestes la chance d’intégrer un autre milieu scolaire ?


J’ai créé un internat d’excellence dans le VIIe ; il y a beaucoup de parents qui veulent y inscrire leurs enfants. Ici, c’est un résumé de la population française et parisienne. Quand des aides à domicile, des femmes de ménages… viennent me voir, me font part de leur situation, elles n’ont pas besoin de me décrire leur situation, je les comprends, je les connais.


 


Vous dites dans votre livre que les concours d’accès aux grandes écoles peuvent gommer les conditions sociales ?


J’ai beaucoup travaillé avec Richard Descoings (ancien directeur de Sciences Po, mort en 2012, ndlr) pour ouvrir Sciences Po avec les conventions éducation prioritaire. Je suis favorable à cela mais je suis contre le fait d’enlever le concours, car je ne veux pas qu’on parle d’étudiants de seconde zone. Mais je suis pour l’intégration par le haut, il faut les aider à pouvoir passer cet examen qui est difficile. Le problème n’est pas qu’on soit plus bête que les autres, le problème c’est la culture générale. Soyons francs, je l’ai vécu. Dans nos familles, on faisait les tâches ménagères, les parents ne savaient pas lire, etc. Comment préparer un concours dans ces conditions ? Cela m’a marqué.


 


Comment vos parents ont-ils pris votre nomination au poste de garde des sceaux en 2007 ?


Ma mère était déjà décédée… J’ai lu dans le regard de mon père qu’il aurait aimé qu’elle soit là pour le voir. Je lui ai dit : “Papa, je vais être ministre de la Justice mais on va attendre l’annonce officielle.” Mon père a eu un choc quand il a entendu mon nom. Il était très croyant et il a prié pour moi. J’avais un attachement au-delà de tout pour mes parents. Je n’ai jamais voulu qu’on les heurte et tout ce que j’ai pu faire, c’était pour eux. Je n’ai jamais pris une décision importante sans en discuter avec eux.


 


Etre une femme et d’origine étrangère en politique, c’est vivre la double peine ?


En me nommant porte-parole du Gouvernement et garde des sceaux, Nicolas Sarkozy a donné un signal fort à la France. J’aime qu’on me traite d’égal à égal. Pour les municipales de 2008, on m’avait proposé Poissy. On m’a dit : “C’est mieux pour toi”. Dans cette idée que je comprendrais mieux les gens de banlieue ! J’ai demandé et obtenu l’investiture pour la mairie parisienne du VIIe arrondissement, grâce à Nicolas Sarkozy. Et j’ai pris à bras-le-corps tous les sujets, tous les enjeux. Je suis devenue conseillère de Paris, et là, j’ai pris conscience de toutes les problématiques de transports, de logements. J’ai vu une dégradation des politiques publiques parisiennes et notamment dans les quartiers les plus populaires. C’est ce qui m’a conduit à me présenter.


 


On a aussi beaucoup critiqué votre style de vie…


C’est parce que je tiens mon rang, j’ai un peu de dignité, je ne me plains pas. Les gens doivent imaginer que je vis avec une chaise à porteurs. Je fais ce que j’ai à faire !


 


Voir aussi : 


Femme politique #2 : Alima Boumedienne-Thiery, candidat citoyenne


Femme politique #3 : Le combat de la capitale d'Assia Meddah


Femme politique #4 : Farida Amrani, "combattante" politique

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