Politique.17 octobre 1961 : « Macron fait la démonstration de son manque de courage politique », Olivier Le Cour Grandmaison

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire.

Sept ans après la reconnaissance officielle par François Hollande de la répression de la manifestation pacifique d’Algériens à Paris, le 17 octobre 1961, le président Emmanuel Macron, qui avait promis des « actes forts » durant sa campagne en 2017,  a énormément déçu nombre d’associations. 

Il n’a toujours pas reconnu clairement la responsabilité de l’Etat français dans ce massacre. Le mardi 17 octobre 1961, trente mille Algériens, souvent en famille, manifestent pacifiquement, à l'appel du FLN, dans les rues de la capitale contre le couvre-feu qui leur est imposé par le préfet de police, Maurice Papon et le gouvernement. Ils furent raflés et massacrés. Des estimations parlent aujourd’hui de près de 300 morts. 

A la veille de cette date commémorative, nous avons interrogé Olivier Le Cour Grandmaison. Cet universitaire a dirigé un ouvrage collectif intitulé «17 octobre 1961. Un crime d'Etat à Paris ». 

Lors d’un déplacement à Alger le 15 février 2017, le candidat Macron déclare que la colonisation était un « crime contre l’humanité ». Interrogé sur le sujet quelques semaines plus tard par Mediapart, celui qui s’apprêtait à devenir président de la République assure qu’il poserait « des actes forts sur cette période de notre histoire ». A-t-il tenu ses promesses ? 

Sur ce sujet, il n’y avait pas à proprement parler de promesses, car après avoir déclaré que la colonisation était un crime contre l’humanité à une télévision privée algérienne, le candidat Emmanuel Macron s’est empressé, de retour en France, de revenir sur les propos qu’il avait tenus à Alger ! En ces matières comme en plusieurs autres, Macron, devenu président de la République qui prétend incarner « un nouveau monde », se comporte à peu près comme ses prédécesseurs.

Un exemple ?

Le président français a reconnu la responsabilité de l’Etat dans le crime commis à l’encontre du jeune mathématicien Maurice Audin, arrêté, torturé et exécuté en 1957 par l’armée française. Mais quid des milliers de Maurice Audin algériens mort le 17 octobre 1961 ? 

C’est-à-dire ? 

Ces disparus algériens, eux, n’ont droit, à ce jour à aucune reconnaissance officielle, de même et plus largement les victimes du crime d’Etat commis à Paris le 17 octobre 1961. Sinistre continuité et pusillanimité des autorités françaises et du chef de l’Etat en particulier qui persévère dans cette voie alors que de nombreuses mairies, à Paris, en banlieue mais également en région ont reconnu les crimes commis le 17 octobre 1961. A  Givors, un square a été inauguré, des stèles ont été érigées, à Bagnolet, une plaque a été apposée. Des boulevards, comme à Nanterre portent le nom du 17 octobre 1961. Cela va faire bientôt 30 ans que des associations diverses, des organisations politiques et syndicales, des historiens, des intellectuels , des avocats, des militant-e-s des quartiers populaires héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale se mobilisent tous les ans pour rappeler encore et toujours l’ampleur des massacres perpétrés le 17 octobre 1961 et exiger leur reconnaissance par les plus hautes autorités de l’Etat. 

En vain donc ? 

Non, pas en vain puisque des avancées significatives ont lieu dans un certain nombre de mairies. Par contre, le blocage demeure entier du côté de Matignon comme de l’Elysée en dépit des changements politiques. Sur ce sujet, entre autres, la France est notoirement en retard sur d’autres anciennes puissances coloniales qui, comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, par exemple, ont reconnu les crimes qu’elles avaient commis dans leurs colonies respectives.

Est-ce que le fait que Macron soit timoré sur cette question vous étonne ?

Non, cela ne m’étonne pas. Comme beaucoup de ses prédécesseurs, il entend ménager son électorat, nombre de ses ministres et de députés venus de la droite, et faire l’économie des critiques des responsables politiques du Rassemblement national et des Républicains ! Ils sont tous désormais réunis dans une commune apologie du passé colonial français avec le soutien de prétendus philosophes et de vrais idéologues comme A. Finkielkraut, Pascal Bruckner, ou le délinquant multi-récidiviste  Eric Zemmour. Ne pas s’opposer à tous ceux-là, c’est leur laisser le champ libre en leur permettant de continuer à distiller, au nom de la lutte contre une prétendue « repentance » et la « pensée unique », leurs opinions et leur glorification obscène de la colonisation française. En ce domaine comme en plusieurs autres, E. Macron fait la démonstration remarquable de son manque de courage politique. En dépit de son jeune âge, il se comporte comme certains de ceux qui l’ont précédé. Il affirme incarner le changement; en réalité, il fait preuve d’un immobilisme persistant.

Pourquoi selon-vous est-ce important qu'il reconnaisse la responsabilité de l'Etat français dans le massacre des Algériens le 17 octobre 1961 ?

Alors que les principaux responsables des massacres du 17 octobre 1961 sont aujourd’hui décédés et qu’ils ne pourront donc jamais être jugés, la reconnaissance par les plus haute autorité de l’Etat permettrait de rendre justice aux nombreuses victimes de ce crimes d’Etat et à leurs descendants, qu’ils soient en Algérie ou en France. De plus, il faut exiger l’ouverture de toutes les archives, l’inscription de cette histoire dans les manuels scolaires et enfin un lieu de mémoire digne de ce nom en souvenir des manifestant-e-s tués et portés disparus. Nous sommes encore très loin du compte ce pourquoi il faudra, à l’occasion du soixantième anniversaire de ces massacres, organisés un peu partout en France des manifestations et des initiatives unitaires.

O. Le Cour Grandmaison, universitaire. Dernier ouvrage paru “Ennemis mortels”. Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale, La Découverte, 2019.

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