Société. Lila Charef : « Cette affaire est très révélatrice d’une exacerbation de la violence à l’égard des musulmans.»

"Nous sommes étonnés de l’absence de réactions du Chef de l’État ou du Premier ministre qui auraient pu condamner et rassurer la population musulmane" : Lila Charef, présidente du CCIF

À la suite du démantèlement par la DGSI d’un groupuscule terroriste qui projetait de tuer des musulmans, Lila Charef Directrice exécutive du Collectif Contre L’Islamophobie En France, nous livre ses impressions sur cette affaire sensible.

Dans le communiqué publié par le CCIF, vous dîtes : « Ce silence assourdissant nous interroge » en référence au peu de réactions émanant de la classe politique. Trouvez-vous qu’il y a une volonté de minimiser cette affaire ou au contraire cette menace n’est-elle pas prise au sérieux ?

Lila Charef : On considère effectivement que ces affaires-là ne sont pas suffisamment prises au sérieux. Nous sommes étonnés de l’absence de réactions du Chef de l’État ou du Premier ministre qui auraient pu condamner et rassurer la population musulmane visée par ces actes gravissimes. Le seul à réagir a été monsieur Collomb. Réaction pour laquelle nous regrettons que le caractère islamophobe et la qualification terroriste n’aient pas été mentionnés. C’est un silence assourdissant aussi, car il n’y a pas eu de réaction de la part d’intellectuels qui nous ont habitués à des déclarations fracassantes en d’autres circonstances. Il n’y a pas eu de relais médiatique massif ou même d’enquêtes au-delà de l’article de Médiapart, qui nous apporte des informations très précieuses sur la composition de ce groupuscule terroriste et des profils. Des profils extrêmement inquiétants puisqu’on se rend compte que cette ultra-droite violente, terroriste est composée d’anciens gendarmes, militaires, policiers. On y retrouve des hauts fonctionnaires. Ce sont des individus qui sont quand même très aguerris.

Comment expliquez-vous que les termes « islamophobe » et « terroristes » n’ont pas été retenus dans cette affaire notamment dans la réaction de Gérard Collomb ?

L.C : C’est une bonne question et il appartiendrait à M.Collomb de nous répondre là-dessus. C’est difficile de se prononcer sur les raisons si ce n’est qu’il y a un manque de conscientisation et de volonté politique dans la lutte contre l’islamophobie. Ce que nous déplorons depuis près de 15 ans. Sauf qu’aujourd’hui l’heure est grave et il est temps de prendre ses responsabilités et de traiter avec tout le sérieux cette situation préoccupante. Ensuite ce que nous avions remarqué c’est qu’il y a une tendance que l’on retrouve chez certains médias, politiques ; à vouloir user de la qualification de terrorisme et terroriste, uniquement lorsque les auteurs d’attentats terroristes avancent un lien avec l’Islam. Le même problème s’est posé en Angleterre lors de l’attentat contre la mosquée de Finsbury Park. Il y a eu une revendication similaire de la part des Britanniques de confessions musulmanes, qui demandaient à ce qu’on qualifie de la même façon les attentats quelques en soit les auteurs et qu’on use de la qualification de terrorisme. Voilà ce qu’on souhaite, qu’il n’y est pas de pudeur injustifiée et très mal venue pour justifier des faits qui sont identiques.

Le fait que l’AFO (Action des Forces opérationnelles) mouvance à laquelle appartient ce groupe terroriste ; soit composé d’anciens gendarmes ou militaires, rend-il l’affaire plus inquiétante sachant qu’il s’agit de corps de métier devant garantir la sécurité du citoyen ?

L.C : Les corps de métier au quels appartiennent ces individus sont extrêmement préoccupant. Tout d’abord, car ce sont des professions assez éminentes de l’Etat et qui doivent garantir en premier lieu la sécurité de l’ensemble des citoyens. Cela pose question sur le fait que la même idéologie mortifère puisse être retrouvée chez des policiers, gendarmes ou militaires en activité. D’ailleurs il me semble que certains membres des services de renseignements évoquaient l’emprise du FN dans ces secteurs d’activités. Le deuxième point d’inquiétude est qu’au regard de leur expérience, ces personnes peuvent très rapidement monter des organisations et des opérations terroristes. Ils pratiquent le maniement des armes ; certains ont appartenu à des groupes qui étaient censés lutter contre l’action terroriste, d’autres pouvaient travailler au sein des services de renseignements. Ils ont donc entre leurs mains, un savoir-faire qu’ils vont essayer de mettre au service d’une entreprise destructrice, qui vise des personnes à raison de leur confession musulmane.

Cette affaire est-elle pour vous synonyme d’une islamophobie grandissante en France. Et si oui à quoi cela est-il dû ?

L.C : En effet cette affaire est très révélatrice d’une exacerbation de la violence à l’égard des musulmans parce qu’il y a toujours une confusion entre les musulmans et les terroristes. Les quelques éléments d’explication que le CCIF propose, c’est d’abord la responsabilité de certains médias qui ont contribué à la construction du problème musulman en laissant s’exprimer la parole islamophobe sans jamais lui apporter de contradiction. Il y a également une responsabilité des politiques qui depuis que nous existons (CCIF fondé en 2003), n’ont mené aucune action politique concrète jusque-là. Certains d’entre eux ont même alimenté cette islamophobie. Et enfin quelques intellectuels qui ont fait de la haine du musulman leur fonds de commerce, qui ont contribués au quotidien à la banalisation du racisme, de l’islamophobie. Cela sert aujourd’hui de base idéologique à des groupuscules terroristes.

À de nombreuses reprises dans cette interview vous avez incriminé les médias et les intellectuels quant à leur rôle dans la situation actuelle. Pensez-vous à certaines personnes en particulier ?

L.C :  Pour les médias on pense à ceux qui relayent régulièrement des clichés, des représentations négatives de l’Islam et des musulmans, tels que Valeurs Actuelles ou Le Figaro. Pour certains politiques, je dirai que l’un des exemples les plus éloquents est certainement Manuel Valls. Ce qui a pu aussi dernièrement poser problème, ce sont les prises de position dans l’affaire Maryam Pougetoux. Des déclarations très surprenantes de la part de Marlène Schiappa, de M.Collomb qui nous expliquent que le port du foulard et naturellement autorisé, mais qu’une femme qui le porte ne peut-être une représentante syndicale. Naturellement les propos de Manuel Valls ont été beaucoup plus violents. Très récemment, alors qu’il se trouvait en Espagne, il disait qu’il y avait un problème musulman. Il a fait aussi de la lutte contre le port du foulard un combat essentiel parce qu’il entend émanciper des femmes malgré elles. Alors qu’elles sont déjà pleinement en mesure de faire des choix en autonomie. Et pour les intellectuels nous avons eu des exemples très récents. Il y a eu Philipe Tesson qui déclare publiquement que ceux qui amènent la merde sont les musulmans, que ceux qui portent atteinte à la laïcité sont des musulmans. Il y a aussi les propos de Georges Bensoussan que nous avons poursuivis devant les juridictions ; qui vient nous expliquer qu’il y a un peuple dans la nation française qui fait régresser les valeurs démocratiques et ce sont les musulmans. Cette normalisation de ce type de propos, de rhétoriques ; contribue forcément à diaboliser l’Islam et les femmes voilés. Encore une fois je pense que ce n’est pas anodin que figurent parmi les cibles de ces groupes terroristes des femmes voilées. Et ce qui est extraordinaire c’est qu’il est prévu de les choisir au hasard, dans la rue !

Êtes-vous en contact avec l’Élysée ou le Ministère de l’Intérieure, pour mettre des choses en place afin d’améliorer la situation ?

L.C : Depuis plusieurs années nous sollicitons régulièrement des rendez-vous pour exposer les informations qui nous remontent du terrain. Que ce soit les dérives de la lutte antiterroriste, des politiques de préventions contre la radicalisation, des agressions physiques contre les femmes, des discriminations récurrentes à l’éducation nationale… Nous voulons être force de propositions, pour travailler ensemble sur les moyens, les messages, qui pourraient permettre de remédier à ces situations. Et que ces messages-là passent également au travers de déclarations publiques fortes, fermes et inclusives ; qui doivent émaner du plus au sommet de l’État.

                                                                                              Propos recueillis par Najib Terzi

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