Sport.Menouar Benfodda : "Sans me prendre au sérieux, tout le monde a parlé de moi"

crédit photo : Anne-Sophie Abadie - Ludovic Segier

Il a créé le buzz lors du dernier marathon de Paris, en avril, en le courant en espadrilles catalanes, établissant au passage le record du monde de l’épreuve en chaussures “minimalistes” (2 h 35). Rencontre avec un athlète hors normes, animé par une quête perpétuelle de défis. 

D’où vous est venue l’idée de prendre le départ en ­vigatanes, soit des chaussures catalanes proches des espadrilles ?

Un jour, un ami m’a fait une réflexion : “Toi, tu pourrais même gagner en espadrilles !” Je me suis dit pourquoi pas. J’ai commis l’erreur d’aller en acheter une paire en grande surface et, à mi-course, elles ont explosé. Les autres coureurs se sont moqués de moi et ça m’a fait réfléchir. Avec des espadrilles de qualité, ce devait être possible. J’ai donc fait le tour des fabricants de ma région pour proposer un partenariat. Ils m’ont pris pour un fou : “Ce n’est pas fait pour courir !” m’ont-ils rétorqué. Une entreprise, Création Catalane, m’a suivi et j’ai fait un essai lors d’un 20 km, où j’ai fini dans les dix premiers. Après plusieurs courses, j’ai décidé de faire une grosse com’ sur le marathon de Paris. J’ai opté pour des chaussures de couleurs différentes, afin d’attirer les ­regards (voir la photo ci-contre). Comme j’avais couru, fin janvier, le semi-marathon de Marrakech en 1 h 07, j’ai pu avoir un dossard élite et me retrouver parmi les coureurs de tête.

France 3 a suivi votre exploit sur les pavés parisiens, et on a beaucoup parlé de vous...

La veille, j’avais discuté avec Patrick Montel (journaliste de la chaîne, spécialisé en athlétisme, ndlr), qui m’a encouragé et m’a dit qu’il parlerait de moi. Pendant la course, il a mentionné des espadrilles “bidouillées” et France 3 a dû faire un rectificatif pour préciser que je courrais avec des vigatanes. France 3 Occitanie a battu son nombre de vues grâce à cette vidéo. Ce coup de projecteur a permis de mettre en avant le travail local. Il a aussi cassé l’idée selon laquelle le running nécessite l’achat d’une paire de baskets onéreuse. Après quelques footings, le corps s’adapte et on peut courir avec n’importe quoi. Les modèles ­rembourrés proposés aujourd’hui affaiblissent et fragilisent certains muscles.

Etonnamment, l’engouement n’a pas suivi chez les élus locaux...

J’ai été félicité partout : en France, en Algérie, au ­Maroc, en Amérique latine, mais pas chez moi (dans les Pyrénées-Orientales, ndlr). Même des ­personnes extérieures à la politique ont remarqué ce silence. Un ami sociologue m’a dit : “Pour eux, tu représentes l’autre (le Maghrébin, ndlr), et t’approprier de la plus belle des manières quelque chose représentatif de leur patrimoine, en l’occurrence les espadrilles, ça les a dérangés.” Ils ­auraient préféré que cet exploit soit incarné par quelqu’un portant un autre nom, sans consonance maghrébine. Et pourtant, je suis né ici, je suis catalan.

Ce n’était pas votre coup d’essai. Vous avez déjà battu un record du monde en costume-cravate (2 h 46) lors du 41e marathon de Paris, en 2017...

Un jour, j’ai couru 2 kilomètres en costume pour aller chercher la clé de la salle d’entraînement que j’avais oubliée chez moi. Un ami m’a alors lancé le défi de le refaire sur une plus longue distance, et c’est parti de là. Ça permet de ne pas se prendre au sérieux.

On dit que vous vous êtes mis à la course un peu par hasard, est-ce vrai ?

C’est vrai. J’ai pratiqué la boxe pendant cinq ans, mais j’ai dû arrêter à cause d’un souci à l’œil. Un jour, je suis allé voir un cousin courir. J’étais vêtu d’un pantacourt et d’une chemise hawaïenne. On m’a motivé en me disant : “Tu n’y arriveras pas !” On m’a trouvé des chaussures, un dossard,et j’ai fait ma première course. J’ai fini quatrième. Mon corps n’était pas préparé. J’étais lessivé.

Pourquoi ne pas avoir essayé de percer dans ce sport au plus haut niveau ?

C’est dur. Les sponsors ne suivent pas. Et puis, à ­Paris, même si tu termines le marathon dans les 3­0 premiers, tu restes un anonyme. Une fois, j’ai été le second français : silence radio. Tu t’entraînes comme un fou, tu fais 2 h 22 et personne ne s’y intéresse. En réalisant une belle performance sans me prendre au sérieux, tout le monde a parlé de moi.

En dehors du sport, quel a été votre parcours ?

J’ai fait une école hôtelière. J’ai travaillé chez Paul Bocuse, puis je me suis spécialisé en caféologie (j’ai fini quatrième aux championnats d’Europe !). Mais le ­milieu de la restauration est dur et mal rémunéré. Du coup, j’ai repris des études de sociologie. J’ai été ­embauché dans une structure comme éducateur ­spécialisé. Il y a un an, cependant, j’ai quitté mon poste. A l’époque, quand j’ai commencé à faire ce métier, l’économie était au service du social ; maintenant, c’est l’inverse. Il faut faire du chiffre, du remplissage, peu importe le projet des jeunes. Certains n’ont pas ­besoin d’être placés, mais ils le sont quand même. J’ai vu de la discrimination, et aussi des directeurs parachutés dans ces structures, pour qui le jeune est un produit, et qui ne pensent qu’en termes d’argent. A 18 ans, on n’apporte plus de financement, donc on doit dégager, même si on est là depuis trois ou quatre ans. C’est de l’humain ! Tout cela m’a écœuré.

Vous avez aussi fait un crochet par la politique, en 2011, en vous présentant aux cantonales contre Louis Aliot (Front national)...

Je me suis présenté à Perpignan pour conduire la liste Europe Ecologie Les Verts, mais j’étais entouré de gens peu motivés par l’écologie. J’ai fait 6 % et ça a fait peur aux notables du département, qui se connaissent tous. Dès que quelqu’un sort du lot, et qu’il n’est pas du sérail, ça inquiète tous les partis.

Avez-vous d’autres courses ou défis à venir ? Peut-être en Algérie, le pays de vos parents ?

Je m’y rends de temps en temps pour voir la famille, mais je vais plus souvent au Maroc pour courir. Sponsorisé par Emco (qui fabrique une chaussure équipée d’un système d’amorti innovant, ndlr), je participerai aux 20 km de ­Genève le 7 octobre. Je prévois aussi de me rendre à Dubaï, en janvier, puis au Japon, où je devrais courir en tenue traditionnelle. 

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