Tunisie. Carthage veut la guerre totale contre la corruption

 Tunisie. Carthage veut la guerre totale contre la corruption

18 jours se sont écoulés depuis que le président de la République Kais Saïed s’est arrogé les pleins pouvoirs, en vertu d’une lecture très libre de l’article 80 de la Constitution. Toujours en l’absence de feuille de route depuis, chaque jour apporte son lot d’opérations ponctuelles et ciblées, menées directement par le Palais, secteur par secteur. Face à ce qui s’annonce être un chantier anti corruption titanesque, d’aucuns commencent à douter de l’efficacité de cette « politique spectacle ».

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Signe que le président Saïed ne se sent nullement pressé de désigner un chef de gouvernement, il a entamé sa journée du 11 août agacé par les voix qui réclament une nomination d’un chef d’équipe.

Il recevait une délégation du ministère de l’Education nationale, et a d’ailleurs esquissé des bribes d’idées autour de la réforme des manuels scolaires, signe là aussi qu’il s’inscrit dans un temps long de la refonte en profondeur, jusqu’aux fondements sociétaux du pays. Cela se fera-t-il conformément à la vision axée sur le « gender equality » de sa ministre chef de cabinet pressentie pour diriger la Kasbah, ou plutôt sa propre vision conservatrice à référentiel coranique ? Nul ne le sait, la présidence n’étant pas à une incohérence près.

 

Blitzkrieg anti spéculateurs

A ce monologue d’une vingtaine de minutes a succédé une opération coup de poing du président en personne, en visite d’inspection musclée dans un entrepôt frigorifique de fruits et légumes. Saïed avait évoqué il y a quelques jours la question de la spéculation via les circuits de distribution des denrées alimentaires, en vain. Le fléau est naturellement bien trop complexe pour être résolu par une simple injonction verbale intimant l’ordre que l’on baisse les prix.

Qu’à cela ne tienne, la communication de Carthage assure le show dans la région de la Manouba : en mode bulldozer, cadenas fracassé façon barbouze, employés aux mains tremblantes sommés de révéler leurs salaires face caméras, Kais Saïed agit en Robespierre des temps modernes : « Il n’est pas là ! », s’exclame-t-il à propos du propriétaire des lieux qui se serait dérobé à cette descente aux accents inquisiteurs. « Personne ne pourra plus jouer avec la nourriture des citoyens ! », poursuit-t-il, menaçant, une pomme de terre puis une poire à la main.

Mais force est de constater que nous devons croire sur parole la présidence de la République, autoproclamée procureur, s’agissant de la corruption présumée des uns et des autres, rien ne permettant a priori de savoir si l’on a affaire dans le cas de l’espèce à un spéculateur.

Seule certitude, en agissant de la sorte, en dehors des systèmes de contrôle traditionnels, l’institution de la présidence attise une lutte des classes qui ne dit pas son nom : le message implicite étant que les richesses existent mais seraient spoliées ou feraient l’objet de rétention systématique de la part d’un seul coupable, et non d’une chaîne entière d’intervenants allant de l’agriculteur au consommateur.

« Ceux qui mettent le feu aux prix et aux forêts seront les premiers à être brûlés ! », ajoute Saïed. Au moment où un jeune suspecté de pyromanie était lynché et brûlé vif dans l’Algérie voisine, la figure de style n’était peut-être pas du meilleur goût qui soit.

 

« Redresseur de torts »

Durant la même séquence filmée dans la matinée, le président évoque également un fait divers : l’arrestation en flagrant délit par les forces de douane d’une jeune magistrate en possession d’une importante somme en devises, un peu moins de 500 mille euros, mais aussitôt relâchée en étant donné qu’elle jouit de l’immunité.

Si le Conseil supérieur de la magistrature s’est empressé de lever l’immunité en question, de nombreuses voix de juges se sont aussitôt élevées pour innocenter leur collègue ou minimiser son « délit isolé ». Omniprésente, cette mentalité corporatiste est l’expression d’une corruption plus subtile qui nécessitera sans doute plus d’un mandat présidentiel pour être endiguée.

« L’enfer est pavé de bonnes intentions », dit un proverbe datant du XIIe siècle. Le prix d’une énième opération mains propres est-il le retour au diktat d’un seul homme ? En attendant, l’alibi permanent que constitue une corruption endémique est un formidable argument pour asseoir un pouvoir sine die, applaudi par de larges franges d’un peuple persuadé qu’il est en présence de la figure messianique du sauveur redresseur de torts.

Seif Soudani