Tunisie. Municipales, partis et indépendants

Les Municipales sont une des grandes épreuves testant la solidité des partis ou courants politiques. Mohamed KRIT / CrowdSpark / AFP

Les Municipales sont une des grandes épreuves testant la solidité des partis ou courants politiques, notamment en phase de transition démocratique. Une grande épreuve, parce qu’il est difficile pour un parti, s’il ne présente pas des listes dans toutes les municipalités à la base, en l’espèce 350 municipalités, de prétendre jouer un quelconque rôle politique. Les municipales ne sont pas politiquement fondamentales, du moins par rapport aux législatives et présidentielles, mais elles sont utiles pour les partis en construction, aspirant jouer un rôle politique dans le pays. 

Les partis européens ne se sont pas trompés quand ils considèrent que la carrière d’un élu ou d’un militant de parti commence aux municipales : gérer d’abord les affaires politiques de la localité avant d’aspirer gérer les affaires de la nation. Faute d’échéances municipales depuis sept ans de transition, les partis tunisiens ont été acculés à faire l’inverse, c’est-à-dire se présenter aux élections politiques nationales avant les élections locales. C’est le propre aussi des transitions de commencer par les législatives. Mais ce n’est pas une raison pour les partis, notamment les moins importants, de ne pas se préparer à cette échéance tant attendue. Un parti qui vise sérieusement à gouverner, ne pourra pas désormais postuler aux législatives et présidentielles s’il n’a pas de base municipale. Un parti sérieux, même de force moyenne, devrait présenter au moins des listes dans les deux tiers des municipalités, comme le montrent les expériences étrangères. Il ne lui est pas demandé de se présenter dans les 350 municipalités (même Nida Tounès ne l’a pas fait entièrement), mais au moins dans 200 municipalités, pour démontrer son implantation sur tout le territoire, du nord au sud, de l’est à l’ouest, et monter sa volonté de conquête du pouvoir, ou au moins sa volonté d’être une opposition crédible, territorialement parlant.

L’élection, l’urne, voilà le maître mot des partis, pas les espaces de dialogue répétitifs, pas les plateaux de télévision, pas les réunionites, pas les ego injustifiés des leaders, pas les cérémonies de réception de nouvelles personnalités au parti. Certains leaders de partis aspirant jouer un grand rôle politique sont devenus bavards à travers des messages vidéo quotidiens lassant ses électeurs et l’opinion. Il faut qu’ils parlent tout le temps, de tout et de rien, comme s’ils étaient en campagne électorale permanente, confondant communication et abrutissement. Ce n’est pas la communication qui fait l’élection ni le buzz dans les réseaux sociaux.

Les partis politiques, anciens (de l’opposition à la dictature) et nouveaux, ont pourtant joué un rôle important dans presque toutes les expériences de transition. Ils ont établi des réseaux régionaux et territoriaux, tissé des liens avec les mouvements sociaux et les organisations de la société civile, contribué à façonner et à appliquer des stratégies de lutte contre le régime autoritaire et mobilisé l’aide internationale. Ils n’ignorent pas que, c’est l’électeur qui fait le parti, pas le nombre des adhérents, ni même leurs qualités, ni toujours les moyens financiers (un grand nombre de municipalités ont été remportées par des indépendants dispersés, même non regroupés en un seul mouvement).

Sur le plan municipal, et au vu des rapports de force, on peut y déceler trois types de partis selon leurs forces respectives : il y a d’abord la 1re catégorie, celle d’Ennahdha, de Nida Tounès, respectivement 28,64 % et 20,85 % des sièges (516 379 voix pour Ennahdha contre 375 896 pour Nida). Leur score confirme le fait qu’ils restent les deux grands partis, malgré leurs déclins respectifs par rapport aux législatives (déclin à relativiser pour une élection municipale). Il faut savoir qu’Ennahdha l’emporte dans la majorité des sièges dans les capitales des gouvernorats et villes de plus de 100 000 habitants (20/28), Nida seulement dans cinq de ces villes et les indépendants dans six d’entre elles. Ces villes peuvent être prises pour critère, car elles ressortent la capacité de mobilisation et la force des partis. Ennahdha a eu raison de miser sur les grandes villes pour obtenir plus de sièges que ses rivaux. Ce sont à l’évidence les grandes villes qui sont électoralement rentables en proportion du nombre de sièges. Ennahdha remporte la majorité à Tunis, Sfax, Sousse (à égalité avec Nida), Bizerte, Kairouan. Ce qui veut dire que Nida n’a plus la maîtrise des grandes villes des côtes sahéliennes comme en 2014. Monastir et Mahdia ayant encore été remportés par les Indépendants (sauf à considérer que ces indépendants sont issus de Nida).

Dans cette 1re catégorie, on peut certes mettre les indépendants qui sont arrivés en première position à l’échelle nationale et obtenu 32,27 % des sièges (581 930 voix), et qui ont gagné la majorité dans six des grandes villes précitées (Ariana, Monastir, Tozeur, La Manouba, Zaghouan). Mais les Indépendants ne sont pas une totalité, ils ne représentent pas un seul parti, ni un seul courant ou une seule tendance. C’est leur réunion ou la somme des différentes listes indépendantes et séparées les unes des autres (sauf celles qui ont un lien avec un parti) qui permet de dire qu’ils sont arrivés premiers à l’échelle nationale. Mais il n’y a en général aucun lien entre les listes pour l’instant, aucune fédération, réseaux ou solidarité. Il y a les indépendants indépendants ; les indépendants plus ou moins engagés politiquement ; et les indépendants-partisans (inféodés dans ce dernier cas à des partis, surtout à Ennahdha et Nida). C’est ce qui permet de dire qu’ici, il faut être très prudent dans la comptabilisation des résultats des indépendants, car la catégorie est elle-même ambigüe et confuse.

Dans la 2e catégorie, on trouve deux partis, disons en termes non techniques, des partis moyens : Courant démocratique (Tayar) qui a obtenu 4,19 % des sièges pour 75 619 voix et Front Populaire (Jibha) avec 3,95 % des sièges pour 71 150 voix. Un véritable parti moyen aurait misé au moins sur 100 000 voix dans le volume électoral tunisien. Tayar fait plus qu’aux législatives où il a obtenu 1,38 % des sièges et 3 sièges, mais Al-Jibha fait moins qu’aux législatives où elle a obtenu 6,91 % des sièges avec 15 sièges et où elle fait figure d’une force politique au parlement. Il reste que le score des partis de force moyenne (et des petits partis) dépend du nombre de listes qu’ils ont présenté sur tout le territoire, généralement limité, et aussi de leur force de mobilisation réelle. Au fond, s’ils n’ont pas beaucoup de listes, c’est qu’ils n’arrivent pas à mobiliser dans ces circonscriptions. Contrairement à Ennahdha, Nida et les Indépendants, ces deux partis moyens n’ont remporté la majorité des sièges dans aucune ville capitale d’un gouvernorat et d’au moins 100 000 habitants, nous permettant de dire qu’ils sont bien implantés dans telle ou telle région.

Dans la 3e catégorie, on trouve les partis qui ont obtenu 1 % et 0 % et quelques: ils sont 19 partis en tout. Six (6) d’entre eux ont obtenu 1 % : il s’agit de l’Union civile (1,77 %), Machrou Tounès (1,44 %), Parti Destourien Libre (1,33 %), Harak Tounès al Irada (1,33), Haraket al-Chaâb (1,33), Afek Tounès (1,06). Les autres ont obtenu 0 % et quelques. Machrou Tounès et Afek Tounès constituent sans doute une déception au vu de leur représentativité au parlement. Machrou qui se présente pour la première fois aux élections dispose tout de même d’une Kotla parlementaire (anciens élus de Nida). Ce premier test est négatif pour lui. Il n’a pas su légitimer sa scission de Nida. Afek décline spectaculairement. Leurs leaders respectifs ne mobilisent pas encore les électeurs. Le leader d’Afek ne mobilise même plus ses troupes. Le Parti destourien Libre de Abir Moussi (qui a remporté la municipalité de Siliana) crée la surprise en se positionnant à la 7e place juste après Machrou Tounès. Ce parti, fondé par Hamed Karoui, qui a l’ambition de réunir les Destouriens et Rcédistes déçus par Nida Tounès et par les autres partis dans lesquels ils se sont dispersés, soutient une politique agressive revancharde contre la révolution, exploitant les confusions multiples de la transition, semble séduire les nostalgiques de l’ancien régime, désireux de retrouver une pureté perdue de l’ordre ancien.

Dans tous les cas de figure, la transition, qui est une grande broyeuse des partis, poursuit son œuvre de sélection et de réduction du nombre des partis, comme dans toutes les transitions. 25 partis en tout ont survécu aux municipales. Certains vont peut-être abandonner la partie ou fusionner avec d’autres, alors que de nouveaux arrivants commencent à prendre place dans le système. On est loin des 210 partis que compte la Tunisie. Les deux tiers de ces partis ne se sont pas présentés aux municipales. Ce n’est pas un hasard si les Indépendants ont pu remplir le vide laissé par les partis. Et c’est tant mieux pour la clarification du paysage partisan. Y a-t-il d’autre meilleur moyen de sélection des partis que l’urne ?

Hatem M’rad

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