Maroc–Algérie, le match qui fait rêver… et qui inquiète

Des supporters algériens brandissent des drapeaux avant le match Algérie–Soudan (groupe E) de la CAN, au stade Moulay Hassan de Rabat, décembre 2025. © Gabriel BOUYS / AFP
Rabat (Maroc), de notre envoyé spécial
À peine la phase à élimination directe entamée, une affiche fantasmée s’impose déjà dans les esprits. Alors que les huitièmes de finale débutent ce samedi — Sénégal–Soudan à Tanger, Mali–Tunisie à Casablanca — la perspective d’une demi-finale Maroc–Algérie s’invite partout. Une rumeur persistante, impossible à contenir.
Dans les rues de Rabat, dans les cafés de Meknès, jusque dans les foyers de la diaspora à Paris, le scénario circule à voix basse. Parfois avec excitation, parfois avec une pointe d’angoisse. Comme si chacun savait que ce match-là ne serait jamais tout à fait un match comme les autres.
Sportivement, le Maroc avance avec assurance. Premier de leur groupe avec sept points — deux victoires contre les Comores et la Zambie, un nul face au Mali — les Lions de l’Atlas ont tenu leur rang.
Dimanche 4 janvier à 17 heures, au complexe Moulay Abdallah de Rabat, ils affronteront la Tanzanie en huitième de finale. Un adversaire accrocheur, mais à la portée d’un favori qui joue à domicile et affiche clairement son ambition continentale.
« Il faut rester concentrés, match par match », martèle le staff marocain. Dans la rue, pourtant, peu parlent réellement de la Tanzanie. Tous regardent déjà plus loin.
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Autour du stade, une fraternité fragile
Aux abords du stade de Rabat, supporters marocains et algériens se croisent, s’interpellent, rient ensemble. Certains échangent des écharpes, d’autres posent bras dessus, bras dessous pour des selfies. Une scène presque irréelle au regard de la froideur des relations politiques entre les deux pays.
« Le football, ça nous rapproche », sourit Yassine, 24 ans, venu de Salé avec ses amis. « Franchement, voir l’Algérie ici, ça me fait plaisir. On est voisin, on partage la même culture. Sur le terrain, que le meilleur gagne. »
Un peu plus loin, Karim, supporter algérien installé à Casablanca pour la durée de la CAN, nuance : « Pour l’instant, tout va bien. Mais une demi-finale, ce n’est plus la même chose. Là, ça devient sérieux. Très sérieux. » Cette phrase revient souvent. Pour l’instant.

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Meknès, entre passion et prudence
À Meknès, les écrans des cafés attirent chaque soir des dizaines de supporters. L’ambiance y est bon enfant, mais sous l’enthousiasme perce une certaine lucidité.
« Je rêve de ce match, bien sûr », confie Samira, 38 ans, drapeau marocain noué autour des épaules. « Mais j’ai aussi peur. Pas du football. Des réactions autour. On sait comment ça peut déraper. »
Mehdi, 21 ans, vendeur ambulant, se montre plus direct : Sur le terrain, ce serait magnifique. En dehors, je ne suis pas sûr. Une demi-finale, c’est l’orgueil, l’histoire, les réseaux sociaux… tout peut s’enflammer. »

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Forces de l’ordre en alerte discrète
Ces craintes, les autorités les partagent. En discutant avec plusieurs policiers marocains, le constat est unanime : une éventuelle demi-finale Maroc–Algérie serait placée sous haute surveillance.
« Pour l’instant, l’ambiance est excellente, et on fait tout pour qu’elle le reste », explique l’un d’eux sous couvert d’anonymat. « Mais une demi-finale, c’est une autre dimension. On anticipe, on prépare. Pas pour réprimer, mais pour prévenir. »
Dispositifs renforcés, gestion des flux, présence accrue autour des stades et dans les centres-villes : le scénario est déjà envisagé, même si personne ne souhaite encore l’évoquer officiellement.

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Paris, la mémoire des débordements
À 2 300 kilomètres de là, Paris suit la CAN avec une attention particulière. La capitale abrite d’importantes communautés marocaine et algérienne, et les souvenirs de débordements récents sont encore vifs.
« À chaque gros match de l’Algérie, on serre un peu les dents », raconte Farid, 45 ans, chauffeur VTC à Saint-Denis. « Pas parce que les gens sont violents, mais parce que ça déborde vite. Et après, tout le monde paie. »
Des incidents ont éclaté en France après la victoire de l’Algérie face au Burkina Faso à la CAN 2025 (1-0). Des supporters des Fennecs avaient investi les rues pour célébrer la qualification, avant que des heurts ne surviennent en fin de soirée dans plusieurs villes.
À Barbès, Leïla, Franco-marocaine, se dit partagée : « J’aimerais tellement voir ce match. Mais quand je pense aux arrêtés préfectoraux, aux interdictions de rassemblement, à la tension policière… ça enlève un peu de magie. »
La préfecture de police de Paris avait déjà interdit, par arrêté, les rassemblements de supporters de la CAN sur les Champs-Élysées jusqu’au 1er janvier. D’autres restrictions pourraient suivre pour les phases finales. Une demi-finale 100 % maghrébine à la CAN aurait ainsi des répercussions bien au-delà du rectangle vert.
Le rêve avant tout
Mais pour l’heure, le football reprend ses droits. Le Maroc doit d’abord battre la Tanzanie, puis potentiellement l’Afrique du Sud ou le Cameroun. De son côté, l’Algérie devra écarter la RDC avant de survivre à un quart de finale piégeux face au Nigeria ou au Mozambique. Rien n’est écrit. Et c’est sans doute ce qui rend ce scénario si puissant.
« Si ça arrive, ce sera historique », résume Abdellah, retraité à Rabat, qui suit la CAN depuis des décennies. « Mais il faudra être à la hauteur, sur le terrain comme en dehors. Le football peut unir. Il peut aussi révéler nos fragilités. »
Une demi-finale Maroc–Algérie serait le sommet émotionnel de cette CAN. Un match de rêve. Un match à risques. Un miroir tendu à deux peuples passionnés, capables du meilleur… comme du pire.

