TRIBUNE. Washington et le monde arabe : la fin des illusions

Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et chercheur à l’Université de la Nouvelle-Angleterre
La publication de la Stratégie de sécurité nationale (National Security Strategy, NSS) des États-Unis en décembre 2025 marque une inflexion significative de l’approche américaine au Machrek et en Afrique du Nord. Moins structurée par la diplomatie multilatérale et la promotion normative, cette doctrine privilégie un réalisme assumé, transactionnel, fondé sur la délégation accrue des responsabilités sécuritaires aux acteurs régionaux. Cette évolution redéfinit en profondeur les équilibres stratégiques, politiques et économiques du monde arabe.
Par Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et chercheur à l’Université de la Nouvelle-Angleterre
La NSS 2025 consacre une réorientation profonde de la politique étrangère américaine. Là où les administrations précédentes structuraient leur action autour de la compétition stratégique avec la Chine et la Russie, le document adopte une posture plus pragmatique. Pékin et Moscou y sont décrits moins comme des adversaires idéologiques que comme des pôles de puissance avec lesquels les États-Unis doivent composer dans un système international désormais multipolaire.
Cette posture traduit une reconnaissance implicite du déclin relatif de l’hégémonie américaine et un recentrage sur des intérêts jugés vitaux. La sécurité nationale est redéfinie autour de la résilience interne des États-Unis et de la stabilité de leur environnement géographique immédiat, en particulier l’hémisphère occidental. La migration, le crime transnational et l’instabilité politique dans les Amériques deviennent des priorités centrales, tandis que l’Asie de l’Ouest cesse d’être un théâtre structurant de l’action américaine.
Dans cette nouvelle lecture, le monde arabe n’est plus un espace de transformation politique ou de projection normative, mais un champ de gestion des risques. L’objectif n’est plus de remodeler l’ordre régional, mais d’éviter que les crises locales ne menacent directement les intérêts américains. Cette approche se traduit par un désengagement relatif et une délégation accrue de la gestion sécuritaire aux acteurs régionaux.
Les alliances traditionnelles s’en trouvent profondément reconfigurées. Les partenariats ne reposent plus sur des garanties automatiques, mais sur des arrangements conditionnels, fondés sur le partage des coûts et la convergence immédiate des intérêts. Les États-Unis insistent sur la capacité de leurs alliés à assurer eux-mêmes leur défense, réduisant leur rôle à celui de facilitateur, de fournisseur de capacités et de garant indirect.
Le Golfe face à l’ambiguïté stratégique américaine
Dans le Golfe, cette évolution redessine les équilibres régionaux. La perspective d’un traité de défense formel entre Washington et Riyad, longtemps évoquée comme un levier de normalisation avec Israël, apparaît désormais incertaine. Face à cette ambiguïté, les monarchies du Golfe sont incitées à renforcer leur autonomie stratégique, à accélérer leurs investissements militaires et à diversifier leurs partenariats, notamment avec la Chine et la Russie.
Cette recomposition peut favoriser une multipolarité régionale plus affirmée, mais elle comporte également le risque d’une intensification des rivalités et d’une fragmentation accrue des architectures de sécurité.
L’Iran demeure un axe central de la NSS 2025. Washington affiche l’objectif d’affaiblir durablement Téhéran et ses réseaux d’influence, à défaut d’un changement de régime, en combinant sanctions économiques, isolement diplomatique et pressions indirectes. Cette stratégie repose sur l’hypothèse qu’une contrainte prolongée peut modifier le comportement stratégique iranien.
Toutefois, ce choix comporte des risques importants. Combinée à un désengagement américain, la pression sur l’Iran pourrait exacerber les conflits par procuration en Irak, au Liban, en Syrie et au Yémen. Le cas irakien illustre ces ambiguïtés : l’affaiblissement relatif de l’Iran pourrait offrir à Bagdad une marge de manœuvre accrue, mais l’absence d’un cadre politique structurant risque également de renforcer la fragmentation de l’État et l’influence d’acteurs concurrents.
Le Yémen illustre de manière aiguë les conséquences du désengagement américain. La NSS 2025 ne propose pas de stratégie diplomatique ambitieuse pour ce conflit, se limitant à une approche de pression sur les acteurs soutenus par l’Iran et à un appui restreint aux alliés régionaux, dans un contexte de rivalités croissantes entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
Cette posture pragmatique transfère la responsabilité de la stabilisation aux acteurs régionaux, tout en accroissant le risque de prolongation du conflit et d’aggravation de la crise humanitaire. L’absence d’un engagement structurant laisse les populations civiles particulièrement vulnérables et ouvre un espace aux groupes armés et aux logiques de confrontation indirecte.
La question palestinienne marginalisée
La question palestinienne illustre également le tournant américain. Elle est reléguée à la périphérie de l’agenda stratégique, Washington renonçant à toute ambition de règlement global. L’approche se limite à la gestion des crises ponctuelles, notamment à Gaza, et au renforcement de la sécurité d’Israël.
Cette posture désengagée, bien que pragmatique, risque d’alimenter durablement les frustrations locales et de nourrir des cycles de violence récurrents, sans offrir de perspective politique crédible.
Afrique du Nord : stabilité fonctionnelle et partenariats sélectifs
En Afrique du Nord, la NSS 2025 consacre une approche résolument fonctionnelle. Les États-Unis privilégient des partenariats sécuritaires avec des États perçus comme stables et institutionnellement cohérents, capables de jouer un rôle de stabilisation régionale. La gestion des flux migratoires, la lutte contre le terrorisme transnational et la sécurisation des routes commerciales deviennent des priorités structurantes.
Dans cette logique, des pays comme le Maroc ou la Tunisie sont valorisés comme des tampons géopolitiques entre l’Europe, le Sahel et le Machrek. La persistance du statu quo est acceptée dès lors qu’elle sert des objectifs de sécurité à court terme, reléguant les enjeux de réformes politiques et de gouvernance au second plan.
La Somalie : les limites du désengagement
La Somalie met en lumière les failles de cette approche. La réduction de l’implication directe américaine et la dépendance accrue vis-à-vis d’acteurs régionaux comme le Kenya, l’Éthiopie ou l’Union africaine laissent Mogadiscio confrontée à une consolidation étatique fragile et à la menace persistante d’Al-Shabaab.
Ce désengagement partiel crée un vide stratégique que des groupes armés peuvent exploiter, compliquant la coordination internationale et renforçant la vulnérabilité d’un État déjà faiblement intégré.
La NSS 2025 place la sécurité économique au cœur de la stratégie nationale. La relocalisation des chaînes de valeur, la protection des technologies sensibles et la sécurisation des ressources stratégiques sont conçues comme des instruments de puissance. Pour le monde arabe, ces orientations offrent des opportunités limitées aux États les plus stables et diversifiés, tout en accentuant les vulnérabilités des économies dépendantes des rentes énergétiques.
Un monde arabe face à une autonomie sous contrainte
Dans son ensemble, la NSS 2025 ne propose pas de vision de stabilisation globale du monde arabe. Elle organise une gestion pragmatique des rapports de force, fondée sur le partage du fardeau et la réduction de la médiation américaine. Les alliances deviennent contingentes, les garanties conditionnelles, et la coopération sécuritaire sélective.
Les considérations relatives à la démocratie et aux droits humains passent clairement au second plan, confirmant le retour d’une realpolitik assumée. En transférant la gestion des risques aux acteurs régionaux sans offrir de cadre politique structurant, Washington fait le pari que l’autonomisation favorisera la stabilité. Reste à savoir si ce pari produira un ordre régional plus résilient ou s’il ouvrira, au contraire, une nouvelle phase d’incertitudes, de rivalités et de conflits durables dans le monde arabe.
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