Point de vue. Tunisie – Algérie ou le « grand frère » étouffant

Les tentatives de tutelle de l’Algérie sur la Tunisie ne datent pas d’aujourd’hui, mais de la période antérieure à la colonisation.
Les relations entre la Tunisie et l’Algérie (comme d’ailleurs entre tous les pays arabes) sont souvent enveloppées d’un discours incantatoire sur la fraternité maghrébine, la solidarité historique et la communauté de destin. Cette rhétorique, qui revient comme une litanie dans les discours officiels, tend à occulter une réalité plus dérangeante : celle de rapports asymétriques durables, marqués par des logiques de domination, de surveillance et de pression politique exercées, à différentes époques, depuis l’Ouest sur la Tunisie par son « frère » algérien. Il ne s’agit ni de nier les moments de coopération ni de céder à une hostilité simplificatrice, mais de s’attarder plutôt sur la continuité historique où l’Algérie a souvent constitué pour la Tunisie un facteur de contrainte plutôt qu’un partenaire d’égal à égal.
Cette asymétrie ne commence pas avec les États modernes issus des indépendances. Elle s’enracine dans une histoire longue, antérieure à la colonisation, comme nous l’indiquent les témoignages des historiens, écrivains et diplomates, lorsque la Régence de Tunis et la Régence d’Alger relevaient formellement de l’Empire ottoman, tout en jouissant d’une large autonomie. Loin d’impliquer une certaine harmonie, cette configuration favorisait au contraire des rivalités permanentes. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les régions frontalières de l’Ouest tunisien sont régulièrement exposées à des incursions armées venues de la Régence d’Alger, visant à contrôler les tribus, les routes commerciales et les équilibres politiques locaux. Sous les règnes de Hammouda Pacha puis de Hussein Bey II, ces interventions prennent la forme d’expéditions punitives destinées à rappeler la prééminence du dey d’Alger sur un voisin jaloux de son autonomie. Il ne s’agit pas d’accidents isolés, loin s’en faut, mais d’un mode de gestion politique fondé sur la coercition indirecte et la démonstration de force.
Aux incursions militaires s’ajoutent des pratiques constantes de renseignement et d’influence. Nos historiens nous indiquent que des réseaux d’informateurs tribaux, des intermédiaires commerciaux et religieux, ainsi que des agents politiques circulaient entre Alger, Constantine et Tunis, transmettant des informations sur l’état des finances du bey, ses capacités militaires et ses alliances diplomatiques. Il ne s’agit pas encore d’un espionnage moderne, mais d’un système structuré de surveillance politique, destiné à prévenir toute montée en puissance tunisienne susceptible de remettre en cause l’ordre régional. Cette logique se transforme sans disparaître après 1830, lorsque l’Algérie passe sous domination coloniale. L’Algérie colonisée devient alors un poste avancé d’observation stratégique de la Tunisie, fournissant aux autorités françaises des renseignements décisifs sur les réformes et les ambitions d’Ahmed Bey, contribuant ainsi à la préparation du protectorat imposé par la France à la Tunisie en 1881.
L’indépendance ne met pas fin à ces ingérences. Elle va juste les remodeler. La Tunisie de Habib Bourguiba adopte une allure réformiste, modernisatrice et diplomatiquement prudente, tandis que l’Algérie, issue d’une guerre de libération longue et violente, se structure autour d’un régime militaro-révolutionnaire, marqué par une conception idéologique socialiste, un souverainisme à fleur de peau et une tendance à la puissance régionale. Tant d’éléments qui hérissaient Bourguiba le libéral. Cette divergence va aussitôt alimenter la méfiance. À Alger, la modération tunisienne est perçue comme une faiblesse, voire comme une compromission. À Tunis, l’Algérie apparaît comme un voisin encombrant, prompt à exporter ses tensions internes et à instrumentaliser le rapport de force. Les années 1970 et 1980 confirment cette asymétrie. Forte de ses ressources énergétiques et de son prestige tiers-mondiste, l’Algérie entend peser sur l’ensemble du Maghreb. Ses relations avec le Maroc n’en sont pas moins détestables. L’épisode de Gafsa en 1980, vécu en Tunisie comme une atteinte directe à la souveraineté nationale, s’inscrit dans ce climat de pressions indirectes et de tentatives d’influence sur les équilibres internes tunisiens. Même lorsque les responsabilités exactes demeurent discutées, le sentiment d’une menace venue de l’Ouest s’enracine durablement dans la conscience politique tunisienne.
La décennie noire algérienne des années 1990 renforce encore ce déséquilibre. La Tunisie subit de plein fouet les retombées sécuritaires de la guerre civile algérienne, tout en s’alignant en partie sur les priorités d’Alger en matière de lutte contre l’islamisme armé et sanguinaire. C’est dire que cette coopération, présentée comme nécessaire, s’est faite au prix d’une restriction accrue des marges de manœuvre tunisiennes et d’une intériorisation du paradigme sécuritaire algérien, où la stabilité justifiait profondément l’autoritarisme.
Après 2011, la rupture politique tunisienne inquiète profondément le pouvoir algérien. La révolution tunisienne, par son caractère pluraliste, démocratique et relativement pacifique, constitue une anomalie dangereuse pour un régime fondé sur la peur du chaos et la centralité de l’institution militaire. Officiellement, l’Algérie soutient la transition tunisienne. Officieusement, elle privilégie les acteurs et les options les plus conservatrices tendant à neutraliser la portée démocratique de l’expérience tunisienne et à réduire son statut d’exemplarité régionale.
La crise politique ouverte en 2021, à la suite du coup d’État de Saïed, révèle au grand jour cette logique. En apportant un soutien clair au nouveau pouvoir tunisien au nom de la stabilité, du nationalisme et du refus des ingérences occidentales, l’Algérie contribue à l’isolement international de la Tunisie et à la normalisation de sa dérive autoritaire. Ce soutien n’est pas désintéressé : il renforce la dépendance tunisienne, affaiblit sa capacité de négociation avec ses partenaires internationaux et l’inscrit dans un axe régional dominé par des régimes hostiles à toute démocratisation effective. De fait, depuis cette date, la Tunisie ne reçoit plus, sur le plan diplomatique, que des représentants de pays arabes et du Golfe. Les puissances mondiales ou moyennes qui pèsent sont aux abonnés absents.
Sur le plan économique et énergétique, la relation reste tout aussi déséquilibrée. L’Algérie utilise implicitement ses ressources et ses aides (intéressées) comme levier pour peser sur les choix tunisiens, tandis que la paralysie de l’intégration maghrébine, largement imputable aux priorités stratégiques algériennes, prive la Tunisie d’un espace régional vital pour son développement, d’autant plus que l’Algérie a contribué à détacher la Tunisie de son ami de longue date, le Maroc. Bourguiba et Hassan II étaient politiquement et intellectuellement liés. Là encore, l’intérêt du puissant voisin l’emporte sur toute logique de coopération équitable.
Ce que révèle cette histoire, de l’époque ottomane à nos jours, ce n’est pas une hostilité permanente et consciente, mais une constante : la difficulté de l’Algérie à concevoir la Tunisie comme un partenaire pleinement souverain, capable d’avoir une volonté politique propre, même lorsque les discours officiels invoquent, non sans hypocrisie, la fraternité (étouffante) et la solidarité (à sens unique).
La Tunisie est appelée à prendre conscience de cette asymétrie, de ses revers historiques, et à assumer une diplomatie fondée sur l’autonomie politique. Les bons diplomates tunisiens ne cessent de le rappeler : c’est la pluralité des alliances, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, qui a des chances de permettre à la Tunisie, pays exigu, sans richesses autres que ses ressources humaines, de sortir de la dépendance. La soumission silencieuse et curieuse de la Tunisie de Saïed, au nom d’une stabilité en temps de crise, se fait au détriment de la liberté et de la souveraineté profonde du pays.
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