Tunisie et les Fichiers Epstein : mentions, réalité et interprétations

La publication par le ministère américain de la Justice, fin janvier 2026, de trois millions de pages de documents liés à l’affaire Jeffrey Epstein a déclenché une onde de choc internationale. Présente en filigrane dans certaines parties, la Tunisie y est mentionnée quelques centaines de fois.
Promesse de campagne un temps négligée à dessein par l’administration Trump à l’entame de son second mandat, cette immense masse de données — correspondances par e-mail, notes internes, rapports judiciaires, images et vidéos — vise à respecter la loi dite Epstein Files Transparency Act qui impose la publication de tous les éléments non classifiés du dossier.
Au sein de ces archives, la Tunisie n’est pas centrale, mais elle apparaît à plusieurs reprises dans des échanges ou des documents de contexte international, certes souvent de manière indirecte et anecdotique.
Combien de fois la Tunisie est-elle mentionnée ?
Selon nos propres recherches, la Tunisie y est apparue plus de trois cent fois lorsque l’on effectue une recherche textuelle brute sur des termes liés au pays dans l’ensemble des documents disponibles. Toutefois, ces occurrences ne traduisent pas nécessairement une implication directe du pays ou de ses institutions dans des activités criminelles liées à Epstein, lobbyiste et délinquant sexuel.
Elles résultent en effet majoritairement de références contextuelles, de noms propres ou de notes géopolitiques où la Tunisie figure dans des listes, des lieux de passage, ou des événements internationaux mentionnés sans rapport direct avec le réseau Epstein.
Le cas le plus emblématique : un concours de mannequinat à Gammarth
Parmi les rares mentions que certains médias et blogueurs ont relevées, figure un e-mail daté de juin 2009 dans lequel un individu identifié comme Daniel Siad invite Jeffrey Epstein à un événement international de mannequins organisé dans un célèbre hôtel à Gammarth, en banlieue nord de la capitale : la finale de l’International Look Model Search.
Dans cet email, l’organisateur présente la Tunisie comme un point de rencontre entre Europe, Afrique et Moyen-Orient, et demande explicitement à Epstein s’il a « des participantes » provenant de diverses régions, ce qui implique qu’il s’agissait d’un concours de recrutement de jeunes femmes.
Ce passage est cité par certains commentateurs de l’affaire comme un exemple typique de la manière dont des événements internationaux, en apparence anodins ou culturels, pouvaient être utilisés par des réseaux d’intermédiaires pour repérer de jeunes femmes, parfois en dehors de toute transparence ou contrôle institutionnel.
Cependant rien ne permet dans ces documents de déterminer si Jeffrey Epstein a effectivement répondu à cette invitation, ni que des personnes aient été recrutées ou exploitées depuis la Tunisie dans le cadre de ses activités illégales. Les mentions restent limitées à des échanges de correspondance sans lien en l’occurrence avec des affaires judiciaires.

Affaire de l’acquisition d’un ancien avion présidentiel
En janvier 2014, une société liée à Jeffrey Epstein, Plan D, LLC, a par ailleurs tenté d’acheter auprès de Tunisair un Boeing 737 BBJ, l’avion utilisé comme appareil présidentiel tunisien, à travers une lettre d’intention retrouvée dans les documents publiés par le ministère américain de la Justice dans les Epstein Files.
Cette lettre proposait 15 millions de dollars pour l’appareil, un prix nettement inférieur aux estimations publiques (~45 millions de dinars tunisiens) et incluait une clause de confidentialité stricte ainsi qu’un délai de réponse très court de 48 heures. Elle prévoyait aussi un acompte d’1 million de dollars avant toute inspection technique, sans qu’il soit possible de confirmer si cet acompte avait été versé ou si l’offre avait avancé.
Plan D, LLC est décrite dans d’autres documents judiciaires comme une entité utilisée par Epstein pour détenir et acquérir des avions et hélicoptères servant à ses déplacements, certains étant utilisés pour transporter des personnes liées à ses crimes.
En recontextualisant cette démarche en la mettant en lien avec la situation politique tunisienne de l’époque, nous savons que depuis 2011, les autorités post révolution annonçaient leur intention de vendre les avions présidentiels hérités de l’ère Ben Ali pour alléger les charges de l’État et tourner la page de symboles associés à l’ancien régime Ben Ali. Malgré plusieurs annonces publiques, aucune vente officielle n’avait été finalisée pour le Boeing 737 BBJ jusqu’alors.
La tentative d’achat intervient en outre en période d’instabilité politique — juste avant la nomination d’un gouvernement de transition — ce qui pourrait expliquer pourquoi l’offre n’a pas été formalisée au niveau institutionnel.
Contextes plus larges des mentions tunisiennes
La majorité des occurrences tunisiennes dans les fichiers relève ensuite de références périphériques, dont des notes géopolitiques, où la Tunisie figure dans des listes de pays dans des échanges diplomatiques ou des comptes rendus généraux. Des analyses de presse ou rapports internes mentionnant des événements politiques ou de sécurité en Tunisie. Parmi celles-ci, certaines pièces font une brève mais significative mention de la transition politique en Tunisie après la révolution de 2011.
Un courriel daté du 14 février 2013, envoyé par Jeffrey Epstein à l’économiste Larry Summers, contient par exemple une analyse géopolitique de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord dans laquelle se trouve une note sur la situation politique tunisienne. Dans ce texte, l’assassinat du dirigeant d’extrême gauche Chokri Belaid survenu le 6 février 2013 est décrit comme ayant « infligé un terrible coup à la transition tunisienne ».
Le même courriel explique que cet événement a entraîné une vague de protestations contre le gouvernement dirigé par le parti Ennahda et accentué les tensions entre islamistes et forces laïques dans le pays.
Cette référence n’est pas isolée : les Epstein Files incluent aussi des documents tels que des éditoriaux ou correspondances internes qui citent le déroulement et les implications de la révolution tunisienne dans le contexte plus large du « printemps arabe », y compris les défis institutionnels et sociaux qu’elle a suscités.
La publication massive des « Epstein Files » a entraîné une multitude de théories, souvent amplifiées sur les réseaux sociaux y compris en rapport avec la Tunisie. Les documents eux-mêmes comprennent néanmoins des informations non vérifiées, parfois erronées, d’où une exigence de prudence et de rigueur s’agit de leur contextualisation.
