Municipales : à Stains, l’abstention reste le premier adversaire des candidats

Marché de Stains en Seine-Saint-Denis, lieu de discussion des habitants à quelques jours des élections municipales. Photo : Nadir Dendoune
Dans cette ville populaire du nord de Paris, seuls trois électeurs sur dix s’étaient déplacés lors des élections municipales de 2020. À trois jours du scrutin municipal, Stains semble à nouveau confrontée à son plus grand défi : convaincre ses habitants de voter.
La pluie glisse sur les pavés de la place du marché. Sous les bâches colorées, les étals débordent de clémentines et d’oranges. Les vendeurs interpellent les passants, les bus passent en direction de Saint-Denis et les conversations se mêlent au bruit des moteurs.
On parle du prix de l’essence qui grimpe avec la guerre contre l’Iran. Du travail qui manque. Et parfois, des élections municipales qui auront lieu le 15 mars prochain. Mais ici, parler de vote n’est jamais simple.
« Franchement, je n’irai pas voter dimanche », tranche Karim, 48 ans, chauffeur-livreur. « Ça fait vingt ans qu’on nous promet les mêmes choses. Les loyers montent, les transports sont blindés… ça ne change rien », lâche-t-il, pessimiste.
« À Stains, l’abstention peut atteindre 70 % lors de certains scrutins », regrette le maire sortant Divers Gauche, Azzedine Taïbi, comme lors de son élection au premier tour en 2020 où seuls trois électeurs sur dix s’étaient déplacés. Un niveau bien supérieur à la moyenne nationale.
Partout en France, la participation électorale recule depuis plusieurs années. En 2020, marqué par la pandémie de Covid-19, moins d’un électeur sur deux s’était déplacé. Dans les territoires populaires comme la Seine-Saint-Denis, la rupture est encore plus nette.
Lors des dernières élections législatives en 2024, le département affichait plus de 63 % d’abstention, l’un des taux les plus élevés de France métropolitaine. Les politologues parlent souvent d’un décrochage civique des classes populaires.
Pour Azzedine Taïbi, cette abstention massive traduit avant tout un sentiment d’exclusion politique. « Il y a un phénomène particulier : ceux qui subissent les discriminations se mettent eux-mêmes hors jeu. Ils pensent que leur voix ne compte pas », analyse l’élu.
Dans cette campagne municipale pourtant, la compétition est plus ouverte que d’habitude. « Pour la première fois, il y a sept listes à Stains. C’est beaucoup pour une ville de cette taille », détaille Azzedine Taïbi. Mais pour le maire sortant, la multiplication des candidatures ne suffira pas à inverser la tendance. « Tant que les responsables politiques seront déconnectés du terrain, on maintiendra ce niveau d’abstention », soutient-il.
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À quelques rues du marché, Aïssatou, 41 ans, aide-soignante, voit les choses autrement. Un sac de courses à la main, elle s’arrête un instant pour discuter. « Moi j’irai voter. Si on ne vote pas, on laisse les autres décider pour nous. Dans ma famille, on a toujours voté », dit-elle avec fierté. Puis elle nuance : « Mais je comprends ceux qui ne votent plus. Beaucoup pensent que ça ne sert à rien. »
Sur un banc, à l’abri sous un arrêt de bus, Sarah, 21 ans, étudiante en BTS commerce international, hésite encore. « Je ne sais même pas vraiment qui sont les candidats. Je connais le maire, bien sûr. J’ai vu des affiches, mais personne n’est venu nous expliquer les programmes », souffle la jeune femme.
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Au bar Le Bonheur, les tasses de café s’entrechoquent sur le zinc. À une table près de la fenêtre, la discussion a rapidement glissé vers la politique. Mamadou, 55 ans, chauffeur de bus, ne rate jamais un scrutin.
« Moi je vote toujours. Chez nous, c’est une discipline. Mes parents venaient du Mali, ils n’avaient pas ce droit. Donc je vote », martèle-t-il.
À côté de lui, Yacine, 29 ans, mécanicien, se montre plus fataliste. « La gauche, la droite… pour nous c’est pareil. Les élus viennent pendant les campagnes et après on ne les voit plus », dénonce-t-il.
À la table voisine, Leila, 38 ans, professeure des écoles, défend au contraire l’importance du scrutin local. « Justement, dans une ville comme Stains, le vote est essentiel. Les décisions municipales touchent directement l’école, les transports, les logements », défend l’enseignante.
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Face à cette défiance, la mairie tente de mener un travail de fond : repolitiser le débat local. En 2014, Azzedine Taïbi a lancé l’idée d’une université populaire dans la ville. « J’ai mis sept ans à la mettre en place. Au début, les gens ne voyaient pas l’utilité », se souvient-il.
Aujourd’hui, la municipalité organise régulièrement débats, conférences et ateliers sur des sujets variés. « Plus on donne de la matière aux citoyens, plus ils se sentent capables de participer », assure l’élu. Il y a quelques semaines, une conférence consacrée aux fake news a attiré près de 200 personnes.
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Lucide, le maire sait que la reconquête démocratique prendra du temps. « Les résultats viendront sur le long terme. Il n’y a pas de solution miracle. Il faut être présent toute l’année, discuter, conscientiser. »
Dimanche 15 mars, les bureaux de vote ouvriront comme partout ailleurs en France. Reste à savoir combien d’habitants de Stains iront mettre un bulletin dans l’isoloir. Dans cette ville de 40 000 habitants, le véritable enjeu ne sera pas de départager les listes, mais de briser le silence des urnes.
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