Humeur | Au-delà de l’émotion

 Humeur | Au-delà de l’émotion

Gaza – New-York. Photos : TIMOTHY A. – MOHAMMED ABED CLARY / AFP

« Tu sais, j’ai été moi aussi happée par l’émotion d’une population en délire pour un pénalty qui a mal tourné avant de donner la victoire aux Sénégalais, et je le regrette. Mais, dans le fond, je n’ai rien à voir avec ces manifestations qui font ressortir ce que l’homme a de plus mauvais en lui. En fait, mes appréhensions, mes douleurs vont vers ces injustices qui nous enserrent chaque jour davantage et partout, dans un étau qui ne ménage ni les faibles, ni les petits, ni les femmes, ni les enfants. Je n’ose même pas évoquer le génocide abject qui sévit en Palestine. »

 

La tristesse du ton de mon épouse n’a eu d’autre effet que de braquer mon regard sur ces drames qui se déroulent sous nos yeux, sans que l’on puisse grand-chose pour changer le cours des choses.

Jugez-en : les riches deviennent de plus en plus riches, trop riches même, puisque les douze premières fortunes du monde possèdent aujourd’hui l’équivalent de la richesse des quatre milliards d’individus les plus pauvres, et les pauvres deviennent de plus en plus pauvres, et pas seulement dans les pays dits du « tiers-monde ».

D’un autre côté, les maîtres du monde — les Trump, les Netanyahou, Poutine — se comportent comme des gangsters qui terrorisent le monde sans être le moins du monde inquiétés, remettant au goût du jour la fameuse formule : « l’homme est un loup pour l’homme », faisant de l’égoïsme une logique de compétition sans souci pour un comportement qui altère profondément la cohésion sociale, que ce soit au niveau des relations entre États ou entre individus.

Même les membres de la société ayant un certain niveau d’instruction, à défaut de comprendre ce qu’ils vivent, participent à leur manière à la marchandisation scandaleuse de la société. Maintenant, tout s’achète : l’accès à un enseignement de qualité se négocie entre profs assoiffés de limousines de luxe et parents exigeant la première place pour leurs enfants sous prétexte qu’ils ont mis le prix. Le discours sur la méritocratie n’est mobilisé que pour défendre des positions acquises de l’élite.

D’où la valorisation d’un diplôme qui ne veut plus rien dire, puisque les écoles privées elles-mêmes proposent des options permettant aux moins capables de décrocher le fameux sésame avec une note excellente.

Les médecins ne sont pas en reste : si l’on s’amuse à traquer leurs échanges sur les réseaux sociaux, ça ne parle que de villas de luxe, de voyages privés payés rubis sur l’ongle par les laboratoires, et de projets de cliniques privées, véritables machines à cash. Bonjour l’injustice à tous les niveaux : ceux qui paient revendiquent aussi le droit de se désengager du moindre civisme, de vivre à part dans des résidences gardées, trop pressés de se cloîtrer pour jouir du plaisir de scroller, de passer d’une vidéo alléchante à un contenu pornographique dans le sens large du terme. Peu importe l’esclavage de leurs cerveaux par le numérique, peu importe l’emprise algorithmique, du moment que le narcissisme est nourri à l’extrême.

Une récente étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, rendue publique en France, vient juste de dévoiler les effets négatifs de l’usage des réseaux sociaux. Ce rapport parle d’un « bouleversement socioculturel majeur » qui touche de près la « santé mentale et physique » des utilisateurs. La surexposition aux écrans, qui altère durablement les capacités intellectuelles des individus, est largement liée au modèle économique des plateformes qui, fondé sur la monétarisation des données personnelles, cherche à capter l’attention des utilisateurs pour maximiser le temps passé en ligne, au besoin en ayant recours aux bas instincts comme le voyeurisme.

Cerise sur le gâteau, la Palestine se meurt dans le silence assourdissant de tout le monde. Trois mois après que Donald Trump a imposé un semblant de cessez-le-feu à Gaza, le 10 octobre 2025, le « plan de paix » du président américain se traduit par plus de morts palestiniens (depuis octobre 2025, au moins 447 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne), plus de famine, plus de froid, plus de privations, et ce malgré ce bidule de comité national palestinien pour l’administration de Gaza, censé gérer les ruines de l’enclave. L’armée israélienne, qui garde la main sur tout ce qui concerne l’enclave, s’emploie d’ailleurs à en écarter méticuleusement les agences des Nations unies et autres ONG jugées trop critiques.

Chacun pour soi : c’en est fini des histoires d’altruisme, de quête du collectif et d’engagement. Comment s’étonner alors de la fermeture aux autres, du recul du civisme et de la disparition de la moindre solidarité ?

 

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