Je n’ai pas encore dit à ma mère que Philippe Robichon a disparu

Philippe Robichon avait 60 ans. Pour beaucoup, il était une voix. Pour moi, il était une présence. Une fidélité. Une élégance. Pendant très longtemps, ma mère, Messaouda, était persuadée que Philippe était algérien.
Quand il nous avait invités à son émission sur Beur FM, pour discuter des figues en avril, le documentaire que je lui avais consacré, elle m’avait glissé à l’oreille : « Mais… c’est un Français ? » Elle ne comprenait pas.
Elle ne comprenait pas comment un type pareil pouvait aimer autant les Algériens, les défendre avec autant de constance, de sincérité, d’ardeur. Dans sa tête, pour aimer comme ça, il fallait forcément être des nôtres. Philippe n’était pas algérien. Il était mieux que ça : il était juste.
Moi, la première fois que je le rencontre, c’est en 2002. Je viens de rentrer de mon tour du monde à vélo. J’ai pédalé autour de la planète pour sensibiliser au sida. Pas de réseaux sociaux à l’époque. Juste un article dans l’édition locale du Parisien 93. Philippe l’avait lu. Il avait appelé la mairie de ma ville pour me retrouver. Il voulait m’inviter. Il avait fait l’effort. Déjà.
Ce que j’ai aimé tout de suite chez lui, c’était sa voix. Une voix chaude, posée, enveloppante. Mais plus encore que la voix, il y avait la bienveillance. Et encore plus que la bienveillance, il y avait le professionnalisme.
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Philippe travaillait
Il lisait les livres. Il ne faisait pas semblant. Tous les livres. J’en ai écrit quatre : il les annotait. Les surlignait. Il préparait ses émissions avec des fiches épaisses comme des mémoires universitaires. Idem pour les documentaires, il les regardait tous, il prenait des notes, vérifiait les dates. Il se levait à l’aube. Il respectait son micro. Philippe Robichon respectait ses invités. Il respectait son public. La culture sur Beur FM, c’était lui. La santé sur Beur FM, c’était lui. La littérature, c’était lui. Le Ramadan, c’était lui aussi.
Plus de trente ans d’antenne. Trente ans de fidélité. Trente ans à tendre le micro à ceux qu’on n’entend pas assez. À défendre ceux qu’on caricature trop vite. À donner la parole avec dignité. En vingt-cinq ans, on ne s’est jamais vraiment perdus de vue. Il y avait toujours un message, une invitation, un mot d’encouragement. Philippe faisait partie de ces gens qui ne font pas de bruit mais qui tiennent un monde debout.
Aujourd’hui, le silence est immense. Et le plus dur, c’est que je n’ai pas encore dit à ma mère que “son” Philippe est mort. Je ne sais pas comment lui expliquer que cette voix qui, pour elle, ne pouvait être que celle d’un frère, s’est éteinte. Philippe avait 60 ans. Et une vie entière d’engagement derrière lui.
Certains naissent quelque part. Lui, il avait choisi d’appartenir aux autres.
