Décoloniser le féminisme, ou comment repenser les luttes au prisme du Sud

Les interventions mettront en lumière les tensions entre différentes visions de la féminité, entre normes hégémoniques et formes de résistance qualifiées d’« hérétiques »
Du 2 avril au 11 juin 2026, Rabat accueille un cycle de conférences ambitieux et résolument ancré dans les débats contemporains : « Décoloniser le féminisme », porté par la Chaire Fatéma Mernissi du HEM Research Center.
Organisé à l’auditorium du Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain, cet événement s’inscrit dans une dynamique intellectuelle en plein essor, qui interroge les cadres dominants du féminisme à partir des expériences du Sud. À travers six rencontres thématiques, chercheur·e·s, écrivain·e·s, artistes et intellectuel·le·s croiseront leurs regards pour proposer une réflexion plurielle sur les luttes d’émancipation, entre mémoire, corps et géopolitique.
Repenser le féminisme au-delà des cadres occidentaux
Au cœur du cycle, une ambition claire : déconstruire l’idée d’un féminisme universel, souvent pensé depuis des référentiels occidentaux. L’approche décoloniale défendue ici invite à dépasser les oppositions parfois réductrices entre tradition et modernité, pour faire émerger des pensées situées, enracinées dans des contextes historiques, culturels et politiques spécifiques.
Ce positionnement fait écho aux travaux de Fatéma Mernissi, l’une des pionnières du féminisme arabe. Loin d’un rejet frontal, il s’agit plutôt d’un déplacement du regard : penser les féminismes depuis le Sud, et non plus seulement sur le Sud.
Une filiation intellectuelle revendiquée
Ce cycle s’inscrit ainsi dans la droite ligne de l’héritage de Fatéma Mernissi, dont la pensée continue de nourrir les débats contemporains sur les féminismes dans le monde arabe et au-delà. Sociologue et figure majeure du féminisme marocain, elle a contribué à déconstruire les lectures figées des sociétés musulmanes, en articulant critique sociale, analyse des textes et engagement intellectuel.
La création de la Chaire qui porte son nom au sein du HEM Research Center, centre de recherche appliquée pluridisciplinaire basé au Maroc, prolonge cet héritage en offrant un espace de réflexion dédié aux questions de genre, de culture et de pouvoir. À travers des initiatives comme ce cycle de conférences, elle entend faire dialoguer les savoirs académiques avec les réalités sociales, dans un esprit fidèle à l’œuvre de Mernissi : exigeant, ancré et résolument ouvert.
Féminismes et géopolitique : la question de Gaza en ouverture
La séance inaugurale donne le ton en abordant frontalement les liens entre féminisme et géopolitique. Une question centrale y sera posée : quelle place pour la parole féministe face aux conflits contemporains, notamment à Gaza ? L’intervention de Sophie Bessis, historienne et essayiste franco-tunisienne reconnue, devrait ouvrir un débat sensible mais nécessaire, en interrogeant les silences, les prises de position et les fractures au sein des mouvements féministes face aux enjeux internationaux.
Dans un contexte où les crises redessinent les priorités politiques et morales, cette entrée en matière rappelle combien il est devenu difficile — voire illusoire — de penser les luttes féministes en dehors des rapports de force globaux.
Intersectionnalité et pluralité des expériences
Autre axe structurant du cycle : l’intersectionnalité, abordée en deux temps. Ce concept, désormais incontournable dans les sciences sociales, permet d’analyser l’imbrication des discriminations liées au genre, à la race, à la classe ou encore à la religion.
La présence de voix comme Rokhaya Diallo, journaliste française, témoigne de la volonté d’ancrer ces débats dans des expériences concrètes et contemporaines, où les identités multiples redéfinissent les contours mêmes des luttes. Au-delà des cadres académiques, ces échanges cherchent à rendre visibles des trajectoires souvent reléguées à la marge, et à redonner toute leur complexité aux formes d’émancipation.
Islamophobie, féminisme et guerre culturelle
Le cycle accorde également une place importante à la création artistique, envisagée comme un espace de contestation, mais aussi de réinvention. Des artistes et chercheuses interrogeront la manière dont les femmes investissent l’art pour déconstruire les normes, déplacer les regards et proposer de nouvelles narrations. La question posée — « artistes-femmes ou artistes féministes ? » — révèle toute la complexité des rapports entre création et engagement, dans des contextes où l’expression artistique peut elle-même devenir un acte politique.
La séance de clôture abordera un sujet particulièrement sensible : les liens entre féminisme et islamophobie. Dans un contexte international marqué par la montée des discours stigmatisants, hautement clivants, cette thématique entend questionner les usages politiques du féminisme, parfois mobilisé pour justifier des formes d’exclusion.
Les interventions mettront en lumière les tensions entre différentes visions de la féminité, entre normes hégémoniques et formes de résistance qualifiées d’« hérétiques », révélant ainsi les lignes de fracture d’une véritable guerre culturelle.
Un espace de débat nécessaire dans un contexte mondial tendu
En réunissant des profils variés — universitaires, écrivain·e·s, artistes — ce cycle de conférences entend créer un espace de dialogue ouvert, à rebours des discours figés. L’objectif n’est pas de produire un consensus, loin de là, mais de faire émerger des voix multiples, parfois même dissonantes, toujours ancrées dans des réalités vécues. À Rabat, « Décoloniser le féminisme » s’impose ainsi comme un rendez-vous intellectuel majeur, à la croisée des savoirs et des engagements, en prise directe avec les tensions du monde contemporain.
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