Dictionnaire amoureux de la Tunisie, entre mémoire et désir d’horizon

 Dictionnaire amoureux de la Tunisie, entre mémoire et désir d’horizon

Dans ce « dictionnaire », les lieux ne sont jamais seulement des lieux. Ils deviennent des états d’âme, des points d’ancrage émotionnels

Dictionnaire amoureux de la Tunisie, ce livre qui ne classe pas, mais qui raconte un pays à la fois lointain et étrangement proche.

Paru le 13 mars 2026 chez Plon, dans la célèbre collection « Dictionnaire amoureux », l’ouvrage compte plus de 500 pages. Des pages qui ne s’additionnent pas, mais dialoguent entre elles, se répondent, se nuancent, comme les voix multiples d’un pays qui refuse d’être enfermé dans une définition unique.

Avec Dictionnaire amoureux de la Tunisie, Fawzia Zouari ne livre pas un dictionnaire au sens strict. Elle détourne le genre pour en faire une œuvre de souffle, une traversée intime où chaque entrée devient un fragment de mémoire, une scène, parfois même une confidence. Un recueil de mots et de définitions inédites, traversé par une tension discrète : celle de vouloir aimer la Tunisie sans la figer, sans la mythifier.

Fawzia Zouari écrit depuis une certaine distance, celle de l’exil, mais aussi celle de la lucidité. Son regard échappe à la nostalgie facile comme à la complaisance. Il est habité, parfois inquiet, toujours profondément attaché à ce qu’il observe. Et la Tunisie qu’elle dessine est faite de contrastes et de frictions. Elle avance entre modernité proclamée et fragilité démocratique, entre émancipation réelle des femmes tunisiennes et résistances persistantes, entre douceur méditerranéenne et crispations identitaires. Ce n’est pas un pays idéalisé qu’elle présente, mais un pays éprouvé, traversé par ses contradictions et ses élans.

Une géographie intérieure

Dans ce « dictionnaire », les lieux ne sont jamais seulement des lieux. Ils deviennent des états d’âme, des points d’ancrage émotionnels, presque des personnages silencieux. Carthage, par exemple, n’apparaît pas seulement comme une ruine prestigieuse, mais comme une mémoire insistante, une présence qui continue de peser sur l’imaginaire collectif. Les villes, les paysages, les gestes du quotidien composent ainsi une véritable géographie intérieure, où la Tunisie se révèle moins comme un territoire que comme une manière d’habiter le monde.

Au fil des pages, les figures historiques croisent les souvenirs personnels, les portraits répondent aux scènes ordinaires, et l’ensemble dessine un pays vivant, mouvant, insaisissable. Plus encore que l’histoire ou la mémoire, c’est la question de la liberté qui traverse l’ouvrage en profondeur. L’auteure s’attarde sur ce paradoxe tunisien : celui d’un peuple qui semble parfois céder, mais qui, au fond, ne renonce jamais complètement. Il plie, contourne, négocie, mais conserve une forme de résistance intime.

La question féminine, également centrale dans son parcours, affleure sans jamais devenir démonstrative. Elle s’inscrit dans les histoires, dans les silences, dans les avancées comme dans les limites. La Tunisie apparaît alors comme un espace en mouvement, un laboratoire où les acquis coexistent avec les tensions, où rien n’est définitivement acquis ni totalement perdu.

Une voix entre deux rives

Née en Tunisie et installée en France, Fawzia Zouari s’est imposée comme une voix singulière de la littérature francophone. Journaliste, essayiste et romancière, elle construit depuis plusieurs années une œuvre traversée par les questions d’identité, d’exil et de condition féminine dans les sociétés arabes. Son écriture se distingue par sa précision autant que par sa sensibilité. Elle observe, analyse, mais sans jamais rompre le lien intime qui la rattache à son pays. Cette position, entre proximité et distance, donne à son regard une profondeur particulière.

Au fond, Dictionnaire amoureux de la Tunisie n’explique pas la Tunisie. Il suggère plutôt pourquoi elle échappe à toute tentative d’explication définitive. « Un petit pays qui a tout d’un grand », disent les Tunisiens. Le livre va plus loin, en laissant apparaître un pays qui déborde sans cesse de ses propres contours, qui ont parfois tendance à le figer.

Un pays qui oscille entre héritage et mouvement, entre mémoire et désir d’avenir. C’est peut-être là que réside la vérité la plus profonde de la Tunisie : dans cette capacité à rester ouverte à l’autre, à accueillir des influences multiples sans jamais se dissoudre, à avancer malgré les tensions, portée par une énergie vitale qui, envers et contre tout, continue de négocier avec la vie et de s’ouvrir au monde.

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