France/Algérie."Le fait que les principaux intéressés racontent leur propre histoire peut déranger", Fatima Sissani, documentariste

Fatima Sissani, journaliste et documentariste auteure de "Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans" un film-docu qui raconte l’histoire de trois femmes engagées au côté du FLN pendant la guerre d'Algérie.

Fatima Sissani est une journaliste et documentariste. Son dernier film "Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans" raconte l’histoire de trois femmes engagées au côté du FLN pendant la guerre d'Algérie. Il sera présenté  mercredi 17 mai à 18h à l'Institut français d'Alger. Méconnue du grand public, Fatima Sissani qui est arrivée en France à l'âge de six ans d'Algérie, est pourtant dotée d'un immense talent. Ses trois documentaires sont d'une rare qualité. Entretien sans langue de bois. 

LCDL : Pourquoi ce besoin de faire des documentaires ?

Fatima Sissani : J’ai toujours fait des documentaires aussi bien à la radio qu’au cinéma. J’adore la forme documentaire parce qu’elle confronte à la réalité sans offrir d’échappatoire. Ce qui m’intéresse, c’est d'interroger la petite histoire pour comprendre la grande histoire sans passer par des spécialistes. Je pars du principe que les gens sont experts de leur vie. Le vécu d’une personne peut venir éclairer de façon parfois lumineuse un propos scientifique (histoire, sociologie, économie, etc).

Il y a plusieurs années, j’étais allée interroger des salariés d’Arcelor qui avait commencé un mouvement de grève. Ils savaient parfaitement vous expliquer la politique de l’entreprise, le contexte économique mondial dans lequel l’entreprise se restructurait. Je prends également beaucoup de plaisir à observer une pensée se déployer au fil de la conversation puisque jusqu’à présent, j’ai fait plutôt des films d’entretien. Chaque fois je suis fascinée par la capacité des gens à élaborer une pensée, enfin si vous leur laissez le temps de réfléchir et de parler !

Vos trois films donnent la parole aux femmes (le 1er est sur l’immigration et l’exil, à travers le portrait de votre mère, le second donne la parole à des filles des quartiers populaires, le troisième sur trois femmes engagées au côté du FLN). Est ce un simple hasard ?

Non, ce n'est pas un hasard. La parole des femmes est reléguée au second plan. Elle n’est pas considérée comme une parole à part entière. Elle est souvent considérée en regard de la parole dominante, celle des hommes. C’est pourquoi j’ai choisi dans mes trois films une parole exclusivement féminine. Ainsi on n'a pas à comparer leur parole à celle des hommes. On prend ainsi la mesure du peu de place qui est laissé aux femmes dans notre société. Les femmes peuvent et savent parler de guerre, de résistance, de lutte des classes sans qu’on ait besoin qu’un homme vienne valider ce qu’elles ont dit.

Comment expliquez vous malgré la grande qualité de vos films, je pense surtout aux Gracieuses qui montrent les jeunes filles des quartiers populaires sous un autre œil que celui qu'on voit habituellement, soient si peu connus du grand public ?

C’est difficile de répondre à une question comme celle-ci. Ce que je crois, c’est que dans l’imaginaire collectif en France, les femmes d’origine maghrébine sont nécessairement des victimes de leur père, de leur frère, de la tradition, de l’islam, etc. C’est d’ailleurs intéressant de constater qu’on les qualifie rarement de victimes en tant que femmes tout simplement. La femme maghrébine est victime parce qu’elle a des frères et qu’elle est de religion ou de culture musulmane.

Or dans ce film que vous citez, les jeunes femmes que j’ai filmées parlent de lutte des classes, de relégation sociale, spatiale, d’assignation identitaire mais pas de leurs méchants frères. Au contraire, quand elles en parlent, c’est avec amour. Ajouté à cela le regard bienveillant et de la chef opérateur image (Olga Widmer) et de la réalisatrice, c’est peut-être trop au regard de la manière stéréotypée et ostracisante pour ne pas dire raciste dont on parle des quartiers populaires et de leurs habitants, de l’immigration...

De plus, jusqu’à présent, ce sont surtout les autres, les Blancs qui ont raconté nos histoires. Or je ne sais pas dans quelle mesure le fait que les principales et principaux intéressé.e.s racontent leur propre histoire peut déranger. Le regard de l’intérieur est inconfortable pour celui qui vient donner à voir une réalité qu’il ne vit pas, il questionne sa légitimité à parler et la pertinence de son regard. Ça ne me dérange pas que ces personnes-là fassent des films sur des réalités qui leur sont étrangères mais il faut que l’endroit d’où il parle soit clair, explicité. Mais c’est rarement le cas.

Et puis je suis une femme, ma légitimité à exister dans l’espace public et à porter une parole publique est donc forcément contestée. Et si j’ajoute le fait d’être d’origine magrébine, immigrée, pauvre économiquement, ma légitimité à parler peine à s’imposer.

Enfin et tout à fait dans un autre ordre, la forme documentaire peine à s’imposer en dehors des festivals qui lui sont consacrés. S’il est difficile d’imposer un long métrage fiction au cinéma puisque c’est le nombre de téléspectateurs qui fait loi (c’est devenu un produit de consommation comme un autre), pour le documentaire la difficulté est nettement plus grande.

Votre dernier film “Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans” sera projeté à Alger ce samedi 13 mai. Pour la première fois trois femmes, une Française (Eveline Lavalette-Safir), une Algérienne (Zoulikha Bekaddour), et une Juive (Alice Cherki), engagées au côté du FLN, ont décidé de parler. Comment avez-vous réussi à les convaincre ?

Quand j’ai rencontré Eveline Lavalette-Safir, on a tout de suite fait un très long entretien. Je crois que la manière dont cela s’est passé l’a rassurée, elle avait le temps de réfléchir, de parler et elle a vite compris que même si je venais de France, je n’étais pas là pour tirer à boulets rouges sur l’Etat algérien (ce n’était pas le sujet car il y aurait bien des raisons de le faire). Je ne venais pas chercher des arguments pour mettre à mal la légitimité de la guerre de libération et donner ainsi du grain à moudre au négationnisme et révisionnisme rampants qui a cours en France à propos de la colonisation et de la guerre d’Algerie. Et la présence dans le projet de mon producteur algérien, Khalid Djilali (NDLR : djinn production) la rassurait beaucoup car il vient d’une famille de résistants connus et incontestés.

Quant à Zoulikha Bekaddour, elle était une amie très proche d’Eveline. Quand je l’ai contactée, Eveline était morte puisqu’elle est décédée en 2014, un an après le début du tournage et elle était très touchée que je fasse un film sur elle. Zoulikha voulait parler d’Eveline et des Français qui ont combattu auprès des Algériens pendant la guerre d’indépendance, pour leur rendre hommage. Et cela même si les principales et principaux intéressé.e.s sont réticent.e.s à ce que l’on mette en avant leur origine française. La plupart d’entre eux voulaient et veulent qu’on les considère comme n’importe quelle combattante ou combattant algérien. D’ailleurs Eveline Lavalette a intitulé son beau recueil de poèmes : Juste algérienne (Ed. Barzakh). Et elle ne voulait pas qu’on aborde son origine française dans le film. Nous nous sommes presque disputées à ce propos.

Quant à Alice Cherki, cela s’est fait progressivement. J’étais allée la voir pour lui demander car elle avait commencé sa spécialisation en psychiatrie à Alger, si elle avait eu vent des tortures qu'Eveline avait subi à l’hôpital psychiatrique où elle avait été transférée de façon tout à fait arbitraire après ses trois années de prison. Et pour lui demander de me parler de ce silence qu’on observe chez la plupart des militant.e.s algériens et algériennes tant concernant la torture que le déroulé de la guerre. Au début, je n’avais pas l’intention de la filmer et c’est devenu évident pour moi au fil de nos conversations. Mais il a fallu la convaincre car elle n’avait pas très envie d’être filmée.

Pourquoi selon vous ont-elles attendu si longtemps pour s'exprimer ? On voit dans le film qu'Eveline a du mal à répondre à cette question.

Je crois que la guerre d’Algérie a fait l’objet de tant de récupérations politiques tant par le régime algérien en mal de légitimité que par l’Etat français qui refuse d’assumer son statut de dominant et de bourreau, qu’il était difficile pour les militant.e.s de prendre la parole sans courir le risque que celle-ci soit déformée ou utilisée d’un côté, comme de l’autre.

Comment parler des actes terribles qui ont été commis dans la famille algérienne sans que les ennemis d’hier s’en servent pour déligitimer la guerre d’indépendance ?

Je crois que pour beaucoup, c’était inconcevable. J’ail l’impression que beaucoup, face à l’impossibilité de tout dire, ont choisi de ne rien dire du tout. Et en Algérie, jusqu’en 1989, la parole était loin d’être libre. Enfin, Éveline m’a dit « personne ne m’a rien demandé ! ».

Plus généralement, quel a été le rôle des femmes pendant la guerre d’Algérie ? Je ne peux pas m’empêcher de remarquer qu’on ne pose jamais cette question à propos des hommes. Cela révèle le niveau d’invisibilité des femmes dans les conflits armés. Les Algériennes ont joué un rôle majeur durant la guerre d’Algérie, de plus en plus grand au fur et à mesure que la répression des militants/combattants algériens par la police et l’armée françaises s’intensifiait. Sur tout le territoire, en ville comme dans les régions rurales, elles ont transporté des armes, des tracts, porté des messages, « des ordres verbaux appris par cœur quelquefois par des femmes sans aucune instruction » (lire Fanon, L’an V de la révolution algérienne), porté et posé des bombes, de fausses cartes d’identité soignés les combattants dans les maquis, pris les armes, caché les résistants, ravitaillé les maquis, renseigné les maquisards, elles ont fait le guet…Dans les villages, les foyers désertés par les hommes passés dans la clandestinités, au maquis, en prison ou parce que complètement déglingués par la torture, elles ont protégé les enfants, les personnes âgées, préservant ainsi le groupe.

Dans quel état d'esprit vous trouvez-vous alors que vous vous apprêtez à projeter votre film à Alger ?

Je me demande comment le film va être reçu puisque le rapport à la guerre d’Algérie est je crois très différent suivant que l’on est algérien.n.e vivant en France ou en Algérie. Je suis en tout cas très heureuse de le montrer ici et curieuse…

Propos recueillis par Nadir Dendoune

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