Il raconte.14 juillet 1953, le massacre oublié des nationalistes algériens

Mémoire d'humanité

MAGAZINE DECEMBRE 2017

14 juillet 1953

“C’était une belle journée de juillet qui sentait les vacances”, raconte Charles Palant, membre du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap). Le 14 juillet 1953, jour de fête nationale à Paris, était aussi, depuis 1935, un jour de mobilisation sociale : les nationalistes du mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques en Algérie (MTLD)(1) – initié par Messali Hadj, leader qui a joué un rôle pionnier dans le processus d’indépendance –manifestaient aux côtés de la CGT et du Parti communiste français(2). Un rassemblement pacifique. Seuls des drapeaux algériens et des portraits de Messali Hadj sont brandis. Malgré tout, la police tirera à vue sur les manifestants, faisant sept morts, six nationalistes algériens et le militant communiste Maurice Lurot, ainsi que des dizaines de blessés. Cette répression, méconnue en France comme en Algérie, se déroule dans un contexte tendu. La guerre de Corée et l’Indochine préfigurent les “événements” de 1954 en Algérie. Quelques mois auparavant, le 28 mai, le communiste algérien Hocine Bélaïd avait été tué lui aussi lors d’une manifestation contre la venue en France du général américain Ridgway, accusé par les communistes d’utiliser des armes bactériologiques en Corée.

(1) Après sa dissolution, en 1954, le MTLD est remplacé par le MNA (mouvement national algérien)

(2) A cette époque le PCF est hostile à l’indépendance de l’Algérie contrairement au Parti communiste algérien

Le témoin : Mohamed Zalegh

Ancien mineur, qui vit aujourd’hui à Sartrouville, en banlieue parisienne, cet octogénaire a assisté au “14 juillet sanglant”. Ce jour-là, place de la Nation, à Paris, la police française a tué six nationalistes algériens, un syndicaliste français et fait des dizaines de blessés par balle. Mohamed Zalegh a témoigné de ce drame historique oublié dans un documentaire de Daniel Kupferstein, Les Balles du 14 juillet 1953, sorti en 2014, et dans le livre du même nom paru aux éditions La Découverte en mai dernier.

Mon père, originaire de Tlemcem, a fait les deux guerres mondiales. Il est mort pour la France en 1944, à l’âge de 27 ans. C’était un appelé du service militaire. Il a été prisonnier pendant deux ans en Allemagne. Il est enterré dans un cimetière musulman en Alsace, où les dépouilles des Français sont d’un côté et les Arabes de l’autre. Je me suis recueilli sur sa tombe avec mon fils, qui porte le même prénom que moi.

Moi-même, je suis arrivé en France en 1950 à l’âge de 17 ans. J’ai d’abord travaillé dans les mines du nord de la France. J’ai ensuite vécu dans le bidonville de Nanterre. Ma femme m’a rejoint en 1954. La France nous laissait dans la misère. On n’avait pas accès à l’école ou à l’hôpital. Je voyais des gens coucher dehors, dans une situation très précaire ! On réclamait un foyer pour les Algériens, pour les Arabes.

Mon collègue : un tueur

A l’époque j’étais mineur dans les égouts qui allaient jusqu’à la Seine. C’était un boulot pénible et fatiguant. Mes collègues étaient tous immigrés, italiens, ­marocains, algériens... On travaillait en équipe : deux mineurs et deux terrassiers dans les souterrains à Argenteuil, à ­Cormeille-en-Parisis en Seine-et-Oise ­(ancien nom du Val-d’Oise, ndlr). Ces tunnels étaient remplis de flotte ! Un de mes camarades m’a dit : ‘Tu travailles avec nous maintenant pour l’indépendance.’ C’était un tueur. Si on lui disait d’éliminer untel ou untel, il le faisait sans hésitation. Moi, je n’ai jamais tué personne. Je suis un paisible père de famille. Ma femme et moi avons eu sept garçons.

Dénonciation et arrestation

Un jour, un mouchard nous a dénoncés. Trois cars de CRS sont arrivés pour ramasser tous les “Arabes”. J’ai été arrêté à la sortie de l’égout. On m’a détenu pendant ­plusieurs jours au commissariat à Argenteuil. Ma main était attachée à une chaîne. On me relevait la manche et je me faisais taper dessus. On me disait : ‘Tu as attaqué la police, tu as fait ci ou ça. Tu connaissais celui-là... On m’accusait d’être un “fellaga” (combattant pour l’indépendance, ndlr) de faire partie du FLN (Front de libération nationale fondé le 1er novembre 1954, ndlr). Alors que moi, je n’avais rien fait du tout.

J’étais malade à force de prendre des coups. Mon chef de chantier était en ­déplacement à Douai. A son retour, il a ­téléphoné pour me faire libérer et justifier pourquoi je travaillais ce dimanche où je me suis fait arrêter. C’était parce que le niveau de l’eau était très élevé et qu’il fallait tout nettoyer jusqu’à Achères, une commune des Yvelines.

Le 14 juillet 1953, on est tous partis pour défiler, de la Bastille à la place de la Nation. Nous, les Algériens on était en rang, fiers, avec des burnous. Il y avait des drapeaux algériens, des panneaux qui représentaient Messali Hadj. Je ne l’ai jamais connu personnellement, mais c’était un leader qui voulait accéder à l’indépendance doucement. Ceux qui lui ont succédé étaient beaucoup plus durs.

Tous ces morts, ces blessés...

Les Français formaient un autre cortège. On avait des consignes. Ne pas prendre d’armes ou de couteaux. Ne pas répliquer en cas de problèmes avec la police. Si le service d’ordre trouvait une arme, il devait la confisquer. Comme je n’avais pas de drapeau, j’étais en bout de cortège. Les policiers avaient des matraques et se sont mis à frapper les effigies de Messali Hadj. C’est là que la grande bagarre a commencé.

Les gens ont répliqué en jetant des pavés qu’ils prenaient sur la place. Un de mes amis, Abdelkader Draris, avait commencé à taper sur la police. Il a pris une balle à bout portant. Il est tombé, raide mort à côté de moi. Ce jour-là il y a eu beaucoup de blessés.

J’étais aussi présent lors des événements du 17 octobre 1961. Ça a été un grand massacre (une nouvelle répression orchestrée par le préfet de police de Paris, ­Maurice Papon à la suite d’une manifestation contre le couvre-feu imposé aux Nord-Africains après de nombreux attentats du FLN, ndlr). La France a tué beaucoup ­d’Algériens : tous ces morts, ces blessés... Je me souviens d’un type dans la Seine qui criait, qui essayait de s’accrocher à une branche.

Cette guerre pour l’indépendance était terrible. C’est bien qu’on l’ait gagnée. Mais je n’ai jamais rien demandé à personne. Je n’ai pas réclamé de terres au pays. J’ai trimé pour ma famille. En 1977, au moment où Jacques Chirac a été élu maire de Paris, j’ai arrêté de travailler dans les égouts. ­Je suis devenu boucher aux abattoirs d’Argenteuil.” 

Un livre et un documentaire sur le 14 juillet 1953

Le cinéaste Daniel Kupferstein prend connaissance de la répression de 1953 par hasard. Pour les besoins d’un documentaire sur le massacre du métro Charonne, le 8 février 1962, intitulé Mourir à Charonne, pourquoi (2010), il rencontre un témoin dans un village, à la frontière franco-espagnole. Ce dernier évoquera alors le 14 juillet 1953.

L’historienne Danielle Tartakowsky convainc Daniel Kupferstein de parler de cet épisode oublié auquel seul l’historien Maurice Rajsfus a consacré un essai : 1953, un 14 juillet sanglant. D’abord réticent par peur de devenir “le spécialiste des massacres parisiens”, le réalisateur a finalement un déclic : “Un jour, je me suis réveillé et je me suis dit que les témoins les plus jeunes devaient avoir 77 ans, l’âge où on commence à perdre la mémoire, où l’on disparaît. Je m’y suis mis et ça m’a pris quatre ans” confie-t-il au Courrier de l’Atlas.

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