Livres – Interview | Soundouss Chraïbi : « Dès qu’un souvenir vieillit, il se transforme en fiction »

 Livres – Interview | Soundouss Chraïbi : « Dès qu’un souvenir vieillit, il se transforme en fiction »

Soundouss Chraïbi en 2025, auteure de Le soleil se lève deux fois. Photo : © Francesca Mantovani / Gallimard

Journaliste habituée à interroger les écrivains, Soundouss Chraïbi passe à son tour de l’autre côté du miroir avec un premier roman traversé par la mémoire, le deuil et la force des liens entre femmes. Dans un huis clos familial, trois générations se confrontent à l’héritage d’une matriarche. Un récit où l’intime dialogue avec l’histoire des luttes féminines au Maroc.

 

LCDL : Est-ce à force d’interviewer des écrivains qu’est né le désir d’écrire ?

Soundouss Chraïbi  : C’est essentiellement lié à mon travail, même si l’envie d’écrire a toujours été présente. Enfant, j’écrivais déjà des contes pour mes parents. Mais le fait de pouvoir passer à l’acte si tôt, à 25 ans, a été favorisé par la chance immense de questionner des écrivains chaque semaine depuis cinq ans dans le cadre de la rubrique Qitab du magazine TelQuel.

Cela a rendu le milieu du livre plus accessible. De même, j’ai compris qu’il fallait faire simple dans l’écriture : ne pas forcer l’originalité ou la construction narrative, mais laisser les choses venir naturellement.

Quel a été le déclic à l’origine de ce premier roman ?

Tout est parti d’un atelier d’écriture à Salé auquel j’assistais en tant que journaliste pour un reportage. C’est Abdellah Taïa qui l’animait. Il m’a traité comme les participants et m’a demandé de me plier à un exercice qui consistait à fermer les yeux et dire ce que je voyais.

J’ai décrit un tiroir rempli de vieilles photos et deux sœurs. Lui et les participants m’ont alors lancé : « Mais ça va faire un super roman ! Il faut l’écrire, cette histoire ! » Le lendemain, je me suis mise devant mon ordinateur pour raconter cette image, qui est devenue le point de départ du livre.

Dès la photo en couverture, Le soleil se lève deux fois invite à la nostalgie. Quelle place occupe la mémoire dans votre fiction ?

J’ai été très marquée par Mensonge et Sortilège d’Elsa Morante, où la narratrice prévient qu’elle invente en même temps qu’elle se souvient. C’est une réflexion qui m’a accompagnée. Dès qu’un souvenir vieillit, il se transforme en fiction. On le réinvente, on lui ajoute des couleurs, on occulte ce qu’on n’aime pas.

Le personnage principal, Layal, est justement confrontée à cette question : que deviennent ses souvenirs lorsqu’elle tente de raconter l’histoire de sa grand-mère ?

Le roman s’ouvre sur un deuil annoncé mais laisse entrevoir, grâce à son titre, une forme d’espérance. Comment avez-vous articulé cette tension ?

La perte et la lumière vont ensemble. Layal comprend qu’un moyen de dépasser la perte de sa grand-mère et de sa maison est de s’occuper des vivants, de comprendre qui sont sa mère et sa tante. Le cœur du roman, c’est la sororité, ces liens puissants et lumineux à travers lesquels les identités se construisent les unes par rapport aux autres.

La maison et la figure de Mama Abla structurent tout le roman, tandis que les hommes restent en retrait. Pourquoi avoir choisi ce huis clos et que révèle-t-il de la puissance féminine ?

La maison est un personnage à part entière. Chaque chapitre porte le nom d’une pièce. Ce huis clos me permettait d’explorer l’intimité des relations entre femmes et de montrer que cet espace, souvent perçu comme une assignation, peut aussi devenir un territoire de pouvoir.

On a tendance à considérer les femmes de cette génération comme soumises parce qu’elles sont restées au foyer. C’est une erreur. Elles ont développé un système où la maison devient leur domaine, avec leurs propres règles. Mama Abla incarne cette ambivalence : elle élève et elle blesse. Elle décide du destin des siens, parfois par peur de la solitude, parfois pour réparer ses manques.

Quant aux hommes, leur discrétion n’est pas une exclusion délibérée. On a tellement l’habitude de les voir au centre que leur retrait peut surprendre. Je voulais simplement donner toute la place à la beauté, mais aussi à la complexité, des liens féminins. Pour Layal, la maison est presque un ventre maternel dont il faudra pourtant sortir pour exister.

Pourquoi était-il essentiel pour vous d’aborder également l’histoire des luttes féministes ?

J’avais profondément à cœur d’en parler. Je suis née en 2000 et j’ai grandi dans un Maroc où il était déjà beaucoup plus simple d’être une fille et une femme que dans celui où ma mère a grandi.

On oublie souvent que si, en 2026, il m’est possible en tant que journaliste d’aborder les questions liées à la Moudawana (le code de la famille, ndlr) et de porter ces sujets dans le débat public avec davantage de liberté qu’il y a trente ans, c’est grâce aux militantes qui se sont battues, dès les années 1990, pour sa réforme.

Elles ont fait preuve d’un courage immense à une époque où l’on disait qu’elles demandaient la lune. Ce roman est aussi un hommage à ces femmes.

 

Le soleil se lève deux fois, Soundouss Chraïbi, Gallimard/L’Arbalète, 256 pages.

 

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