Portrait. Mehdi Moussaïd, dans la tête des foules

Mehdi Moussaïd, chercheur et spécialiste du comportement des foules. Photo : DR
Pourquoi les foules ne sont-elles pas chaotiques ? Chercheur, vulgarisateur, vidéaste et auteur, Mehdi Moussaïd décrypte les règles invisibles qui organisent nos comportements, des rassemblements du quotidien à ceux, géants, comme à La Mecque. Des vidéos aux livres, jusqu’aux expositions, il rend lisible une science qui révèle comment l’ordre émerge… là où l’on ne voit que du hasard.
En bref :
- Chercheur au Max Planck Institute à Berlin.
- Spécialiste de la fouloscopie, science du comportement des foules.
- Auteur et vidéaste, vulgarise la logique de l’auto‑organisation.
- Commissaire scientifique de l’exposition « Foules » à la Cité des sciences.
Dans un hall de gare, Mehdi Moussaïd ne scrute pas les panneaux d’affichage en attendant que sa voie apparaisse. Il préfère observer les gens, la manière dont leurs trajectoires se croisent, s’ajustent, s’évitent. Là où nous voyons une masse compacte, lui distingue un système. C’est même sa spécialité : la fouloscopie, ou la science du comportement des foules.
Rien, pourtant, ne le prédestinait à étudier les mouvements humains. Adolescent dans les années 1990, ce natif de Rabat est d’abord happé par les ordinateurs. Diplômé en ingénierie informatique à Nantes, il bifurque presque par hasard en intégrant un laboratoire de biologie à Toulouse. Là, il découvre un tout autre monde : celui des fourmis, des bancs de poissons, des nuées d’étourneaux. Autant de systèmes où des individus simples produisent, ensemble, des comportements d’une complexité déroutante. Un déclic se produit.
« Ça ressemblait à de l’informatique distribuée », raconte-t-il, « ces entités autonomes, connectées entre elles, capables de faire émerger de l’ordre sans chef ». Cette fascination pour une logique invisible ne le quittera plus. Sa vocation est née tardivement, certes, mais d’autant plus solide.
Quand l’ordre émerge sans chef
C’est dans les gestes les plus ordinaires qu’il trouve la matière de sa recherche. Le point de départ de sa thèse, récompensée en 2011 par le Prix Le Monde de la recherche universitaire ? Une scène banale, répétée des dizaines de fois par jour sans qu’on y prête attention : « Quand deux piétons se croisent, ils doivent décider en une fraction de seconde de quel côté ils vont passer : à droite ou à gauche ? »
De ce réflexe naît un phénomène plus vaste, qui révèle des flux organisés, presque des « autoroutes » de piétons. Personne ne décide, personne ne coordonne, et pourtant tout fonctionne. « C’est de l’auto-organisation pure. »
Installé à Berlin depuis 2011, au Max Planck Institute, il a fait des foules son principal terrain d’étude. Mais si elles le fascinent intellectuellement, il ne les recherche pas pour autant. Stades bondés, métro aux heures de pointe ? « Ce n’est pas sa tasse de thé », glisse-t-il. Déformation professionnelle oblige, il ne se déplace plus tout à fait comme les autres. « Dans un hall de gare ou sur un marché, j’observe les flux, je repère les goulots d’étranglement, j’anticipe les zones de compression. »
À grande échelle, ces mécanismes prennent une dimension vertigineuse. La Mecque en est sans doute l’exemple le plus frappant, avec ses deux à trois millions de personnes en mouvement simultané dans un espace contraint. La gestion des flux y devient une question de sécurité majeure.
« Les catastrophes survenues, notamment en 2015, avec plus de 2 000 morts, rappellent à quel point ces dynamiques peuvent être fatales. Depuis 2006, des équipes de chercheurs collaborent avec les autorités saoudiennes pour modéliser ces mouvements avec la plus grande précision. Il s’agit de l’une des applications les plus concrètes de ce champ de recherche. »
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Mais ce « foulologue » ne se limite pas au cadre académique. En 2018, il lance sur YouTube la chaîne Fouloscopie, initialement pour accompagner la sortie de son premier livre Fouloscopie : ce que la foule dit de nous. Suivie aujourd’hui par plus de 550 000 abonnés, la chaîne devient un espace d’échanges où s’exprime une véritable intelligence collective. « Les gens sont beaucoup plus curieux et rigoureux qu’on ne le pense », observe-t-il.
Cette réflexion se prolonge dans son livre A-t-on besoin d’un chef ?, où il explore la capacité des groupes à s’auto-organiser.
« Un leader est utile quand le problème est urgent, quand l’information est concentrée chez une seule personne, quand la coordination doit être rapide. Mais pour prendre des décisions complexes, explorer des solutions créatives ou traiter une information distribuée, un système décentralisé bien conçu fait souvent mieux. » Le problème, ajoute-t-il, « c’est qu’on a tendance à se tourner vers un chef par réflexe, même quand ce n’est pas la meilleure option ».
Dans cette logique de transmission, il devient en octobre 2022 commissaire scientifique de l’exposition « Foules » à la Cité des sciences et de l’industrie, prolongeant dans l’espace muséal son travail de vulgarisation.
Au fond, ses recherches dépassent largement la question des foules. « Nos opinions sont poreuses », constate-t-il. Nous nous pensons autonomes, mais nous sommes en permanence influencés par les autres, souvent à notre insu. Une prise de conscience qui l’a rendu plus prudent, presque méfiant vis-à-vis de ses propres certitudes.
Et lorsqu’on observe les grandes catastrophes liées aux foules, un constat s’impose : les mêmes mécanismes se répètent. À La Mecque, devant un stade ou lors de la Love Parade à Duisbourg, les contextes diffèrent, mais les dynamiques restent identiques : effets de compression, mouvements en cascade, emballements collectifs. Sous la diversité des situations, une même mécanique humaine — invisible, implacable — continue d’agir.
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FAQ
Quand se tiendra son prochain projet public ?
En octobre 2022, il a été commissaire scientifique de l’exposition Foules à la Cité des sciences.
Qu’est‑ce que la fouloscopie ?
La science qui étudie le comportement et l’auto‑organisation des foules.
Quels sont ses principaux terrains d’étude ?
Les flux piétons, les rassemblements géants comme à La Mecque, et les dynamiques collectives.
Comment vulgarise‑t‑il ses recherches ?
Par des livres, une chaîne YouTube suivie par plus de 550 000 abonnés, et des expositions.
