Meriem Berrada : « Le patrimoine n’est pas un vestige du passé, mais une matière vivante »

Meriem Berrada, curatrice du premier pavillon du Maroc à la Biennale de Venise 2026 (du 9 mai au 22 novembre 2026). © Ayoub El Bardii
Du 9 mai au 22 novembre, le Maroc présentera pour la première fois son pavillon à la Biennale de Venise 2026 à l’Arsenale. Curaté par Meriem Berrada, il accueillera une installation monumentale d’Amina Agueznay, réalisée avec plus de 160 artisans. Un projet qui explore les liens entre artisanat, mémoire et création contemporaine.
Cette 61e édition marque la première participation officielle du Maroc à la Biennale de Venise. Comment appréhendez-vous cette responsabilité ?
Meriem Berrada : Avec un sentiment profond d’engagement d’abord : total, quotidien et sur toutes les composantes du projet. Scientifique, spatial, créatif, mais aussi administratif, logistique et managérial. Avec Amina Agueznay, nous abordons ce projet avec la même exigence et la même méthodologie que pour nos autres collaborations.
C’est évidemment un honneur et une immense joie. D’autant plus que la démarche d’Amina entre en résonance avec la thématique de cette édition, In Minor Keys (en mode mineur, ndlr), ce qui rend cette participation particulièrement juste.

Votre parcours, entre sociologie et management culturel, est souvent qualifié d’atypique. En quoi influence-t-il votre approche curatoriale ?
Je prends ce qualificatif comme un compliment. Mon approche est très organique, ancrée dans le réel. J’ai beaucoup appris sur le terrain, notamment en rentrant au Maroc à un moment d’effervescence artistique particulièrement stimulant.
Mon métier, c’est de construire des espaces (réels ou symboliques) où les œuvres rencontrent celui qui les reçoit, sans jamais trahir l’un ni l’autre. Le fait d’avoir grandi à Fès a certainement nourri aussi mon regard. Je suis très sensible à l’architecture et aux savoir-faire traditionnels, qui continuent de nourrir mon approche.
Pourquoi le travail d’Amina Agueznay s’est-il imposé pour représenter le Maroc ?
Nous collaborons depuis 2018 et échangeons quasi quotidiennement. En lisant le concept curatorial de Koyo Kouoh, il m’a été impossible de faire abstraction des résonances avec la démarche d’Amina et sa manière de penser le geste créatif.
Elle opère une jonction rare entre patrimoine et création contemporaine, sans jamais tomber dans le folklore ni la nostalgie, avec une attention particulière portée aux gestes discrets, aux formes usuelles. Ce qui fait profondément écho à cette édition, qui invite à se tourner vers des récits périphériques, des dynamiques silencieuses mais essentielles.

Le projet s’intitule Asǝṭṭa. Que recouvre ce terme et comment s’articule-t-il avec la notion de “seuil” ?
Asǝṭṭa désigne, en amazigh, le métier à tisser. Mais au-delà de l’objet, c’est un espace de vie, de transmission et de rituel. Le métier à tisser s’inscrit dans la sphère domestique, indissociable du quotidien. Les femmes y tissent tout en préparant à manger et en s’occupant des enfants. Selon les contrées, les garçons ne s’en approchent pas lorsqu’il est en cours.
Chez les Aït Soukhman (une tribu amazighe installée entre le Moyen Atlas et le Haut Atlas, ndlr), l’acte de tisser est même considéré comme sacré, mêlant savoir-faire et prière. L’ouvrage tissé est perçu comme un être vivant, dont la naissance, la vie et la fin sont rythmées par des rites.
Pour ce projet, la notion de seuil (aâtba) s’est imposée naturellement. Pour Amina, passer le seuil d’un atelier, c’est voir un monde s’ouvrir. Dans notre culture, le seuil est un espace en soi : un lieu de porosité entre le public et le privé, le masculin et le féminin, le sacré et le profane. Ce n’est pas une séparation, mais un espace de transformation. Il est d’ailleurs chargé de rituels comme l’aspersion d’eau, de henné ou de sel lors des moments charnières de la vie.
Nous faisons aussi un parallèle avec le concept japonais de Ma, cet intervalle de silence ou de vide nécessaire au rythme, ainsi qu’avec la poésie arabe, où l’entrée dans le poème passe par un temps de suspension, un préambule. Le seuil fonctionne de la même manière, comme un espace de respiration.
L’installation déployée dans la Salle des Artiglierie s’inscrit dans cette logique : une “membrane vivante”, une seconde peau en transformation, qui redéfinit notre rapport à l’espace. Nous défendons ici une approche “pluriverselle” plutôt qu’universelle.
Votre projet fait dialoguer artisanat marocain et mémoire vénitienne. Comment ce lien s’est-il construit ?
C’est un aspect fascinant. Amina a réactivé un souvenir de 2009 à Laâyoune, où des artisans lui avaient présenté une perle du désert appelée shriâa. Elle a immédiatement fait le lien avec la murrine, une perle de verre emblématique de Murano au XVe siècle.
Cette correspondance révèle des circulations invisibles entre savoir-faire sahraoui et mémoire méditerranéenne, que le pavillon met en lumière. Il ne s’agit là que d’un exemple parmi d’autres affinités qui habitent l’œuvre et qu’il appartiendra aux visiteurs d’explorer.

Le pavillon mobilise plus d’une centaine d’artisans à travers le Maroc. Comment avez-vous relevé ce défi ?
166 artisans marocains (et 2 vénitiens) contribuent à ce projet. C’est un véritable ballet, une chorégraphie à l’échelle du pays. Les éléments de l’œuvre sont produits aux quatre coins du Maroc, de l’Oriental à Souss-Massa, en passant par le Moyen Atlas. La logistique est extrêmement exigeante, entre contraintes climatiques et autorisations.
Amina est constamment sur le terrain pour ajuster le travail avec les artisans. Il est essentiel pour nous de les créditer : ce ne sont pas des exécutants mais des créateurs à part entière. L’œuvre se construit avec eux, en fonction de leurs savoir-faire. Par exemple, une artisane comme Yamna réalise un tissage si serré qu’il est impossible à broder. Plutôt que de modifier sa technique, Amina a adapté son usage dans l’installation.
Le projet est aussi une réponse aux ruptures qui menacent la transmission de ces savoir-faire. Nous le concevons comme une “archéologie vivante” des gestes. Dans une précédente œuvre, Curriculum Vitae, Amina avait déjà demandé à des tisserandes de broder les signes de leur langage comme un CV. C’est cette intelligence silencieuse des mains que nous voulons rendre visible.

Que souhaitez-vous que le public retienne en découvrant le pavillon marocain ?
J’aimerais que l’on dépasse l’image d’un artisanat figé. Le patrimoine n’est pas un vestige du passé. C’est une matière vivante, porteuse de récits qui fondent le monde contemporain. Il s’agit aussi de rendre visibles ces savoir-faire dont la transmission est souvent menacée.
J’ai rencontré des jeunes filles dont les mères sont artisanes qui préfèrent renoncer plutôt que de subir la pénibilité du métier. Le pavillon veut montrer que ces pratiques ne sont pas seulement “belles”, mais qu’elles reposent sur une technicité et un engagement extraordinaires.
C’est une invitation à réfléchir à ce que nous construisons collectivement, dans nos diversités.

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En bref :
- Première participation du Maroc à la Biennale de Venise 2026 avec un pavillon installé à l’Arsenale.
- Le pavillon, curaté par Meriem Berrada, accueille une installation monumentale d’Amina Agueznay.
- Le projet mobilise plus de 160 artisans marocains et vénitiens.
- L’œuvre, intitulée Asǝṭṭa, explore les liens entre artisanat, mémoire et création contemporaine.
- Cette 61e édition marque les débuts officiels du Maroc à la Biennale de Venise.
