Municipales 2026. Marseille et Toulon face à la poussée du RN

Le président du RN, Jordan Bardella, à Marseille en mars 2024. Photo : Christophe Simon / AFP
Cet article s’inscrit dans le dossier « Municipales 2026 » de notre magazine mensuel, consacré aux lignes de fracture et aux recompositions à l’œuvre dans la bataille municipale.
Éloignées d’une soixantaine de kilomètres, les deux villes méditerranéennes vivent différemment le tsunami annoncé du Rassemblement national. Marseille demeure relativement rétive à l’implantation durable du RN, malgré un score qui s’annonce élevé et une abstention record. Tandis que Toulon, frappée par l’effritement de la droite locale après “l’affaire du frigo” d’Hubert Falco, voit l’extrême droite se tenir prête à récupérer la mairie. À l’approche des municipales de 2026, deux façons de vivre la vague qui pourrait déferler sur l’Hexagone.
Marseille, les fractures visibles
À Marseille, les fractures sont visibles à chaque coin de rue : immeubles délabrés de Noailles, collines cossues du VIIIe arrondissement, barres de La Castellane, tours colorées de Saint-André, Vieux-Port rénové. Aucun candidat ne peut prétendre parler d’“une” Marseille, tant la ville se lit à travers ses fragments.
Attention toutefois à ne pas tomber dans les idées reçues ! Le sociologue Michel Peraldi, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la cité phocéenne, met en garde contre un mythe tenace : “Il faut se méfier des clichés. La ville a été cosmopolite entre les deux guerres, mais elle ne l’est plus. Aujourd’hui, le premier employeur, c’est l’État.”
Mais si Marseille n’est plus ce port-monde fantasmé, elle reste le produit d’une immigration ancienne et continue : Algériens dès 1907, Comoriens dès les années 1930, Arméniens, Italiens, Tunisiens, Marocains… Cette succession de vagues a façonné le tissu social.
Samia, professeure de français au collège Joséphine-Baker, dans le IIIe arrondissement, le constate chaque jour : “Les gamins sont pauvres, certains vivent dans des logements indignes. Beaucoup de parents ne votent plus. Mais le RN ne passe pas. Le mélange est trop fort.”
Selon l’Insee, près de 11 % des habitants sont immigrés, mais la proportion bondit si on inclut les deuxième et troisième générations, omniprésentes dans les quartiers nord.
“Ici, une famille algérienne ou comorienne, ce n’est pas une minorité. C’est Marseille”, pointe Ahmed, habitant du XIVe, à la terrasse d’un café. À quelques semaines d’élections municipales, le père de famille semble blasé :
“Peu importe pour qui on vote, nous serons toujours les oubliés. Le Printemps marseillais a apporté une vague d’espoirs, vite déçus. Les quartiers nord sont les grands perdants, les politiciens se concentrent sur les beaux quartiers. Pour ma part, je ne voterai pas, je n’attends plus rien des hommes politiques.”
Un discours teinté d’amertume que la majorité des habitants des quartiers nord partage.
“Lors des dernières élections municipales, l’abstention a atteint 86 % dans ces quartiers. Ceux qui votent ici sont exclusivement les petits propriétaires autour des cités, et pour la plupart pour le RN”, décrypte Michel Peraldi, rappelant que même Samia Ghali a été élue à la mairie avec “87 % d’abstention, ce qui prouve que personne n’a été capable d’amener les électeurs de ces quartiers vers les urnes”.

Photo : Clement Mahoudeau / AFP
Des figures “pâlottes”
À Marseille, l’extrême droite fait partie du paysage politique depuis les années 1970. Jean-Claude Gaudin avait été élu au conseil régional en mars 1992 avec un vice-président FN, mais le parti à la flamme n’a pas su capitaliser. Même quand Stéphane Ravier a été maire du 7e secteur de 2014 à 2017, le soufflé a fait pschitt.
“Il s’est tiré des balles dans le pied comme le font souvent les élus RN. Marseille fonctionne historiquement à la notabilité, explique Michel Peraldi. Mais ce parti n’a jamais su produire de notables capables d’incarner la ville. Ses figures sont très pâlottes ou très excessives comme Stéphane Ravier, un genre de ‘Zébulon’ qui s’agite dans tous les sens. Tant que le RN n’aura pas de figure crédible, il restera secondaire.”
En ce jeudi matin, la rue d’Aubagne grouille : étals de fruits, boutiques comoriennes, cafés algériens, vendeurs syriens, étudiants d’Afrique subsaharienne. “Ici, tout le monde se parle, se frôle, se reconnaît. On peut être pauvre mais entouré. Cela crée un environnement où le discours de l’exclusion a moins de prise”, confie Dounia, une habitante du quartier.
Pour cette Marseillaise pur jus, le RN ne passera pas, enfin, pas encore. “Les gens ne vont plus voter, ce qui laisse la place au RN. On l’a bien vu au niveau national. Ils profitent de l’abstention car leurs électeurs, eux, se déplacent. Et comme je ne sens pas de réveil citoyen, je crains qu’un jour la ville finisse par leur appartenir. Martine Vassal a laissé entendre qu’elle pourrait s’allier avec eux au second tour. Ce n’est qu’une question de temps pour que l’union des droites se mette en marche.”
Une opinion partagée par Michel Peraldi : “Personne ne pariait un centime sur le Printemps marseillais. Or, ils ont pris la mairie. Un tango se joue sur tout le territoire entre la droite traditionnelle et le RN, s’ils s’allient au niveau local ils peuvent prendre la ville.”
Les électeurs, eux, ne semblent pas secoués par ce sentiment d’urgence. “Déjà en 2014, lorsque Stéphane Ravier est arrivé en tête au premier tour dans les XIIIe-XIVe, les gens dans les quartiers avaient peur, mais il n’y a eu aucune mobilisation d’importance pour le second tour”, se remémore le chercheur.
Ahmed, notre habitant du XIVe, abonde : “Personne ne veut du RN, mais on va se mobiliser pour qui ? Il n’y a aucun candidat qui nous correspond, qui s’adresse à nous. On en a marre d’être sollicités uniquement lorsqu’il faut barrer la route des fachos. D’ailleurs, aux législatives on a vu ce que ça a donné derrière…”

Toulon, le “rapt” du FN
À quelques dizaines de kilomètres, Toulon offre un paysage radicalement différent. Un samedi de décembre, la place Victor-Hugo semble symboliser la fracture locale. À gauche de l’Opéra, une quarantaine de manifestants dénoncent le génocide à Gaza. À droite, sous le sapin de Noël, Laure Lavalette, porte-parole du RN à l’Assemblée nationale et candidate à la mairie, enchaîne les selfies. Deux scènes, deux mondes, deux publics qui s’ignorent.
Dans la préfecture du Var, l’extrême droite n’est pas une nouveauté. “On a vécu 1995. On n’a pas oublié”, raconte Patrick, ancien ouvrier de l’arsenal. “Il y avait de nombreux sentiments partagés. Certains fêtaient la victoire et d’autres ont eu honte. On parlait de Toulon, mais pas pour de bonnes raisons.”
Michel Peraldi revient sur ce coup de tonnerre qui a fait trembler le pays : l’élection de Jean-Marie Le Chevallier à la mairie. La cité portuaire devenait ainsi la première ville de plus de 100 000 habitants à tomber dans l’escarcelle du Front national.
“À Toulon, le FN a réalisé un rapt politique, lié à la fin des notables. Il n’y avait plus personne pour tenir la ville. L’extrême droite s’est engouffrée dans le vide.”
Les résultats des dernières élections législatives ont confirmé l’ancrage du parti : entre 45 et 47 % dans la 1re circonscription, plus de 50 % dans la 2e.
“Militaires, pieds-noirs, petits commerçants… Le RN a su capter ce bloc que les notables traditionnels ne servaient plus, analyse Michel Peraldi. Aujourd’hui encore, depuis la destitution d’Hubert Falco, la droite est divisée. Le terrain est ouvert.”
À droite, l’héritage de l’ancien ponte du Var – condamné pour détournement de fonds publics et inéligible jusqu’en 2028 – se dispute entre la maire sortante Josée Massi et le sénateur Michel Bonnus (LR), soutenu par Falco. Une division des voix en perspective qui risque de faire le bonheur du RN, solidement accroché derrière Laure Lavalette.
La coalition de gauche, derrière Magali Brunel, n’a pas réussi à s’entendre avec LFI, ce qui empêche toute surprise de ce côté-ci. Dans une commune solidement ancrée à droite, mais qui résiste encore aux sirènes du Rassemblement national – la seule circonscription du Var à ne pas être RN –, un retour en arrière semble se dessiner. D’autant plus qu’il s’agit d’une commune plus divisée que jamais, où riches et pauvres se croisent sans se parler.
Un vote RN nourri d’imaginaires
Dans les quartiers populaires comme celui du Pont-du-Las, les indicateurs sociaux sont alarmants :
- 41 % de pauvreté,
- 29 % de logements sociaux,
- 26 % de jeunes entre 16 et 25 ans non scolarisés et sans emploi,
- et jusqu’à 60 % d’abstention.
“Les jeunes stagnent. Il n’y a plus d’ascenseur social”, constate Aïcha, médiatrice sociale.
Les Franco-Maghrébins sont quasi-invisibles dans la vie publique. Samir le clame haut et fort : “On n’existe pas politiquement dans la ville.”
Aïcha complète : “Beaucoup n’ont aucun contact réel avec ceux qu’ils redoutent. Le vote RN se nourrit d’imaginaires, pas de relations sociales. Il n’y a pas de problème, juste des gens qui regardent la télévision et qui ont peur de l’autre. Il faudrait des associations pour recréer du dialogue entre les classes sociales pour briser ces peurs infondées.”
Entre Marseille et Toulon, moins de 70 kilomètres, donc, mais un gouffre politique. La première résiste encore grâce à son morcellement social, son tissu associatif dense, la présence visible des Franco-Maghrébins et l’incapacité du RN à produire des notables en mesure d’incarner la ville. La seconde glisse lentement, sous l’effet combiné de la scission entre classes sociales et de la disparition des figures locales structurantes.
Cette lecture permet de comprendre pourquoi Marseille demeure, malgré les crises, relativement imperméable au RN, tandis que Toulon s’enfonce dans un vote d’adhésion.
À Marseille, le quotidien lui-même agit comme un contre-discours. Le mélange social se vit dans les marchés, les écoles, les cages d’escalier, les associations. Les sociabilités toulonnaises sont plus éclatées : les riches propriétaires, plus favorables à l’extrême droite, vivent dans les hauteurs, tandis que le reste de la population s’étiole entre les quartiers Pontcarral et Saint-Jean.
Le RN prospère dans ce vide relationnel. Dans la cité phocéenne, il bute sur un monde trop dense pour lui, pour le moment.
Pourtant, dans les deux villes méditerranéennes, une même question se pose : que se passera-t-il si les déceptions politiques s’accentuent ? Si les promesses municipales non tenues, l’usure des équipes locales et l’aggravation de la crise sociale érodent les derniers remparts ?
“Rien n’est figé, avertit Michel Peraldi. Le scénario toulonnais pourrait, à terme, se reproduire ailleurs si les systèmes locaux s’effondrent.”
Fossé entre les classes sociales
Mais, pour l’heure, la cité phocéenne déjoue les pronostics. “On dit souvent que Marseille est imprévisible, ingouvernable. C’est vrai, mais c’est aussi ce qui la protège”, sourit Karim, jeune trentenaire croisé sur le Vieux-Port, qui se veut optimiste.
“Le RN veut diviser pour mieux régner. Ici, nous sommes unis derrière notre identité, celle du peuple marseillais.”
Dans une ville où l’unité politique se construit sur l’expérience du mélange plus que sur la peur de l’autre, l’extrême droite peine encore à formuler un récit crédible, et n’aura jamais le vote de ceux dont elle a fait ses ennemis à force de les stigmatiser.
Toulon apparaît comme un miroir inversé. Une commune qui, ayant perdu ses repères collectifs et laissé un fossé se creuser entre les classes sociales, cherche une nouvelle narration politique, que le RN s’efforce d’incarner.
Dans ce contexte, la candidature de Laure Lavalette pourrait trouver un écho profond au-delà du vote protestataire, et le parti de Jordan Bardella ravir une nouvelle fois la préfecture du Var.
Les prochaines municipales seront décisives. Elles diront si Marseille continue de résister, dans un paysage national où l’extrême droite n’a jamais été aussi puissante, et si Toulon confirme son rôle de laboratoire politique.
Deux villes, deux systèmes, deux trajectoires qui racontent une même histoire, celle d’un sud méditerranéen en pleine reconfiguration.
Une question vertigineuse demeure autour de ces élections : ce qui se joue à Marseille et à Toulon ne dessine-t-il pas les contours du scrutin présidentiel de 2027 ?
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