Naestro : de la prison à l’opéra, l’incroyable destin de Nabil Rachdi

 Naestro : de la prison à l’opéra, l’incroyable destin de Nabil Rachdi

C’est en prison que cet ancien champion de MMA découvre le chant lyrique et révèle sa voix de ténor. Devenu Naestro, il transforme son destin dans une métamorphose hors norme.

 

Une carrure de colosse : 1,90 m pour 115 kg et une barbe à la Luciano Pavarotti. Toute ressemblance avec le ténor italien n’est pas fortuite chez Nabil Rachdi, venu au chant dans des circonstances qui ont transformé un destin plutôt mal parti en conte de fées.

Tout bascule quand cet enfant d’immigrés tunisiens, né à Martigues, près de Marseille, a 15 ans. Alors qu’il s’entraîne dans une salle de sport, une « armoire » lui colle une gifle. Cette humiliation, qu’il vit comme la plus grande injustice de sa vie, il ne l’oubliera jamais. Dès lors, celui qui rêvait d’être douanier, comme ses frères étaient gendarmes ou CRS, n’a plus qu’une seule obsession : se venger. « Je l’ai vécu comme un cataclysme. » L’élève modèle disparaît pour laisser place à un acharné des sports de combat qui veut en découdre avec son agresseur. En 2007, à 18 ans, il devient le plus jeune champion d’Europe de MMA. Chacun de ses combats n’est qu’une tentative d’exorciser le traumatisme où le visage de son agresseur se superpose à celui de son adversaire.

Ce passé douloureux le rattrape devant la caisse d’un supermarché où il retrouve son agresseur, quatre ans après la fameuse baffe. Le coup qu’il donne envoie celui qui l’avait humilié dans le coma… et lui derrière les barreaux. Condamné à un an de prison, il s’enfonce dans un engrenage qui, d’affaire en affaire, le conduira, pendant sept ans, à enchaîner les séjours en cellule.

 

C’est pourtant dans l’ombre d’une cellule, en 2012, que le miracle se produit. En plaisantant avec son codétenu italien, Nabil entonne un « O sole mio » façon chanteur d’opéra. Le chef de détention, amateur de lyrique, l’entend et lui lance une phrase qui bouleverse sa vie : « Laissez-moi vous apprendre que vous êtes ténor. » Il s’initie alors à l’italien et écoute en boucle les CD de Pavarotti que le gardien lui apporte. « Et là, je suis tombé amoureux non pas de sa voix, mais de l’émotion qu’elle crée. » « L’opéra m’a libéré. »

Dès les premiers jours qui suivent sa sortie de prison, le 14 février 2013, Nabil achète un billet pour assister à un spectacle à l’Opéra de Marseille. À la fin de la représentation, armé de sa seule audace et de son « inconscience », il insiste pour monter sur scène. En jean et baskets, il se présente face à une pianiste d’abord effrayée, prête à appeler la sécurité. Il demande à interpréter « E lucevan le stelle », l’air de Mario Cavaradossi dans l’acte III de Tosca, sans savoir qu’il s’agit de l’un des airs les plus difficiles du répertoire lyrique. Sans technique, sans échauffement, il se lance. Et atteint la note finale. La pianiste, médusée, finit en larmes. Le public, debout. Présent ce soir-là, un ténor, Norbert Xerri, comprend immédiatement ce qui est en train de se jouer et lui propose de devenir son professeur. Le conte de fées commence…

En 2015, il participe à l’émission La France a un incroyable talent, ce qui lui apporte une grande visibilité médiatique. Depuis, Naestro est devenu son nom de scène et les concerts s’enchaînent. Pour contrer le trac, il utilise son expérience de la boxe pour maîtriser son stress avant de se produire en public à l’Opéra Royal de Versailles ou au Théâtre Déjazet, où Mozart a fait l’une de ses dernières apparitions. Près de 150 000 personnes ont assisté à son concert au Portugal.

Il a même créé son propre style, l’« Urban Opéra », une fusion entre le rap et le chant lyrique. En 2018, il a enregistré avec Gims, Vitaa, Slimane et Dadju un Bella Ciao devenu disque de diamant. En 2024, il chante la Marseillaise devant 250 000 personnes lors de l’arrivée de la flamme olympique à Marseille. Et aujourd’hui, il s’apprête à entamer une tournée mondiale où il incarne son mentor : Luciano Pavarotti.

Ce père de quatre enfants parraine des associations et intervient auprès des jeunes pour les mettre en garde contre les dangers de l’illégalité, cherchant à leur éviter de mettre « un doigt dans le trafic ». Son parcours, il le raconte dans La voix est libre, aux éditions Buchet-Chastel. Une série est également en préparation pour retracer cette trajectoire hors norme, née derrière les barreaux. Et s’il retourne régulièrement en prison, c’est désormais pour chanter devant « ceux qui pensent que tout est fini ». Comme pour leur prouver qu’au cœur même de l’enfermement peut naître une nouvelle voix, et avec elle, une seconde chance.

 

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