Opinion. Tunisie : La dramaturgie ramadanesque à l’épreuve des sentiers battus

 Opinion. Tunisie : La dramaturgie ramadanesque à l’épreuve des sentiers battus

Intitulée « l’Accident », une série très suivie, diffusée en ce mois de ramadan sur une TV privée tunisienne, a choisi cette année un parti prix d’une facilité déconcertante. Une voie où le blanc est entièrement blanc, et le noir totalement noir, ce qui confine à l’inaudible, tant le trait y est grossi.

 

Dans cette production techniquement aboutie mais qui ne craint pas les stéréotypes manichéens, les classes aisées sont dépeintes comme systématiquement dévoyées, corrompues, sans scrupules ni conscience. Les plus démunis seraient quant à eux quasiment toujours représentés comme des êtres angéliques, dotés d’un cœur pur, victimes permanentes des injustices. Ce biais est superficiel : il réduit la complexité humaine à un schéma binaire rassurant mais trompeur.

Dans cette fiction, des trains de vie fantasmés consomment du caviar à tous les repas, « les gosses de riches » distribuent des claques gratuites à leur petite amie, leurs pères manipulent des sommes invraisemblables, offrent des centaines de milliers de dinars à leur caricature de progéniture ingrate pourrie gâtée, au point que des incongruités sont relevés par des influenceurs dès les premiers épisodes : « Mais qui donc en Tunisie claque un million de dinars en une semaine, quand bien même il serait chirurgien ? », s’interroge Samy Chaffai.

 

Le cliché du « méchant riche » et du « pauvre vertueux »

Ce procédé narratif repose sur un schéma ancien et éculé : celui du riche nécessairement immoral et du pauvre naturellement vertueux. Une opposition qui flatte une émotion immédiate, mais qui appauvrit cruellement le propos et la proposition artistique.

« L’être humain n’est-il pas infiniment plus complexe que son relevé bancaire ? », commente un internaute à propos de ce qu’il qualifie d’indigence dramaturgique. « L’argent ne crée pas mécaniquement la corruption, pas plus que la pauvreté ne délivre un certificat d’innocence morale », poursuit-il, en ces temps de populisme rampant auquel fait face le pays et où se complaisent certains scénaristes.

Car dans la vie réelle, il existe des personnes aisées, des capitaines de l’industrie, qui ont bâti leur réussite à la force du travail, de prise de risque, et de persévérance. Elles ont veillé tard, assumé de lourdes responsabilités, traversé des épreuves. Beaucoup sont intègres, fidèles à leur parole, attachées à des principes solides.

Inversement, la précarité, comme la gauche, ne sanctifie pas. La misère peut broyer, fragiliser, parfois pousser à l’erreur ou à l’injustice. La question anthropologique n’est pas d’ordre social, elle est d’ordre humain : le bien et le mal traversent toutes les classes, toutes les trajectoires.

 

La ficelle surannée du mépris de classe

Insister sur cette vision simpliste revient à caresser une sensibilité facile : celle qui consiste à diaboliser la réussite et à présenter l’échec comme une pure injustice. Le message implicite devient confortable : tout succès cacherait une faute morale, toute pauvreté serait preuve d’innocence.

Même au royaume de la sitcom, nous ne sommes plus dans un art ambitieux lorsque la dramaturgie devient celle de l’émotion immédiate, un marketing du ressentiment, dénué de nuances.

Or, une société ne se construit ni en vilipendant la réussite ni en sacralisant la pauvreté. Elle se construit sur des valeurs, sur le travail, sur l’équité et non l’égalitarisme, et surtout sur la reconnaissance qu’une part de lumière et l’ombre coexistent en chaque individu.

La citation « Derrière toute grande fortune se cache un crime », souvent attribuée à Honoré de Balzac, est une formule puissante, mais profondément discutable et surtout révélatrice de la « moraline » en vigueur au XIXe siècle et qui refait surface aujourd’hui à l’aune du marxisme culturel.

Réduire la réalité à une opposition oppresseur / opprimé en fonction du solde bancaire est une simplification abusive, même si elle plaît aux jeunes générations « woke » chez qui tout est ramené à un rapport de force dominé contre dominant.