Point de vue. Le peuple tunisien peut-il vraiment décider ?

 Point de vue. Le peuple tunisien peut-il vraiment décider ?

Manifestation à Tunis, mars 2024. © FETHI BELAID / AFP

Le peuple tunisien est régulièrement invoqué comme source de légitimité politique, mais sa capacité réelle à influencer les décisions reste limitée. Analyse des mécanismes qui restreignent la participation citoyenne, l’affaiblissement des institutions et les transformations de la scène politique tunisienne.

Le peuple tunisien est lui aussi confisqué. On parle souvent de la confiscation du pouvoir par un homme, mais on insiste moins sur la confiscation du peuple, qui en est le corollaire. Mieux encore, les deux formes de confiscation se nourrissent l’une de l’autre.

Dans la vie politique et institutionnelle moderne, le peuple est considéré comme une source unique de la souveraineté et comme le fondement de la légitimité démocratique. Invoqué dans les discours, il est fréquemment dépossédé dans l’action politique. La « confiscation du peuple » exprime justement ce curieux paradoxe. Alors que la démocratie suppose l’expression et la participation effective des citoyens, les régimes contemporains, tant autoritaires que démocratiques, tendent à limiter ce rôle à un rituel électoral ou à un slogan idéologique. Le peuple est exalté comme une entité abstraite ou homogène, mais brimé dans ses différences ou son hétérogénéité, contrôlé et surveillé dans ses moments de délibération et de décision. Qu’il s’agisse de démocraties affaiblies par la technocratie, de populismes autoritaires ou qu’il s’agisse de régimes hybrides où l’élection perd son sens fondamental d’intégration politique et sociale et où le consentement devient une illusion. Il s’agit bien d’une confiscation-dépossession du peuple. L’expérience tunisienne illustre avec acuité ce processus.

2011 : un moment fondateur

La révolution tunisienne de 2011 fut célébrée comme l’un des moments les plus glorieux de l’affirmation populaire dans l’histoire contemporaine. Le peuple tunisien, en renversant la dictature de Ben Ali, inaugurait une phase démocratique inédite dans le monde arabe, en plaçant au cœur du politique l’exigence de liberté, de dignité et de souveraineté populaire. L’Assemblée nationale constituante (2011-2014) et la Constitution de 2014 symbolisaient cette séduisante conquête. Le peuple n’était plus seulement invoqué comme fondement abstrait, il devenait, mieux encore, source active de légitimation, à travers des institutions pluralistes, la dynamique de son opinion et un système de contre-pouvoirs. Même si l’ensemble du système balbutiait faute de recul démocratique.

La confiscation des institutions et du peuple

Pourtant, à peine une décennie plus tard, ce même peuple se voit brutalement confisquer ses droits et libertés. L’élection de Kais Saïed en 2019, sur fond de crise de confiance envers les partis politiques, avait été interprétée comme une tentative de réinvestir la souveraineté populaire contre les élites discréditées (B. Hibou). Mais la concentration progressive des pouvoirs entre les mains du président, depuis le coup du 25 juillet 2021, a aussitôt transformé cette promesse en un processus de neutralisation des institutions représentatives et de marginalisation de la société civile. En dissolvant le Parlement, en gouvernant par décrets ou à travers des mesures d’exception, puis en faisant adopter une nouvelle Constitution sur-mesure en 2022, Saïed a remodelé le système politique tunisien autour d’une figure présidentielle, en instaurant le « pouvoir d’un seul » (H. Redissi) qui prétend incarner directement le peuple, tout en réduisant ses possibilités réelles de participation. C’est dire que confiscation de l’Etat et des institutions et confiscation du peuple se confondent et se nourrissent l’une de l’autre.

Affaiblissement des contre-pouvoirs

La confiscation du peuple se situe dans deux phases. D’un côté, le peuple est exalté dans le discours officiel, présenté comme l’unique détenteur de la légitimité politique et justifiant toutes les décisions présidentielles. De l’autre, il est dépossédé de ses moyens concrets d’expression, tant à travers le Parlement (affaibli), les partis (marginalisés), les contre-pouvoirs judiciaires et médiatiques (contrôlés). Il est alors normal que les élections deviennent des rituels formels, marqués par une abstention massive. Le peuple est désormais moins un acteur qu’un alibi.

Du coup, il y a contradiction manifeste entre les promesses de la transition démocratique et les logiques de la centralisation autoritaire. Les régimes arabes connaissent souvent un « syndrome autoritaire ». Même après des moments d’ouverture, les structures de domination tendent à se reconstituer (M. Camau, V. Geisser). En Tunisie, ce syndrome prend la forme d’un absolutisme présidentialiste, qui neutralise le pluralisme au nom d’une unité fictive du peuple.

Le peuple face à la fragilité démocratique

La problématique, dès lors, n’est pas seulement d’analyser les mécanismes de ce pouvoir solitaire, mais aussi de comprendre comment une société qui avait conquis sa liberté a pu se retrouver à nouveau exclue de l’espace politique. La confiscation du peuple n’est plus une simple dérive autoritaire, elle traduit sans doute la fragilité d’une démocratie sans enracinement social profond, sans croissance économique et sans culture politico-démocratique, où les désillusions économiques, sociales et religieuses rendent possible le scénario autoritaire.

Cette confiscation du peuple a, on l’imagine, des dimensions multiples. Elle est institutionnelle, illustrant l’inflation du pouvoir présidentiel ; électorale, à travers la régression de la participation citoyenne ; sociale, par la mise à l’écart des acteurs et groupes sociaux ; et enfin par le discours, qui fait apparaître la manière par laquelle le pouvoir se revendique du peuple pour mieux l’exclure. C’est dire que, loin d’être un accident, cette confiscation du peuple est l’expression d’un net décalage entre le peuple comme mythe mobilisateur et le peuple comme sujet réel de la politique.

 

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