Point de vue.Tunisie - La logique de l’interdiction totale du niqab

Tunis - Tunisie. 10 janvier 2012. Une étudiante de la Faculté des lettres de Manouba portant le niqab. Le 5 juillet 2019, le Premier ministre Youssef Chahed a décidé d'interdire le niqab dans les administrations, institutions et établissements publics. FETHI BELAID / AFP

Il est illogique que le gouvernement Chahed interdise le niqab dans certains établissements, pas d’autres, sans prendre en considération les lieux publics. La sécurité est un tout imperméable aux mesures partielles.

Au lieu d’interdire le niqab dans les administrations, institutions et établissements publics par une circulaire, le gouvernement Chahed aurait été plus avisé d’interdire le niqab partout où il s’affiche, dans tous les lieux publics et dans tous les établissements, publics ou privés. Si la mesure gouvernementale est d’ordre sécuritaire, il faudrait alors rappeler que l’insécurité causée par le niqab ne concerne pas seulement les établissements publics, mais aussi privés, et surtout les lieux publics. A l’avenir, s’il y a un attentat dans un lieu public ou établissement privé, non concernés par la récente circulaire, impliquant le niqab par un moyen ou un autre, les responsabilités devraient être assumées par le gouvernement.

L’interdiction de l’accès du niqab à l’administration, dans les institutions et établissements publics, prévue par la circulaire, permet certes de limiter les risques, mais ne les élimine pas totalement. Les terroristes islamistes  ont aujourd’hui élargi la palette et la variété de leurs actes et sabotages. Leurs actions peuvent cibler les transports de masse : le bus, le métro, les avions. Ils peuvent frapper encore des immeubles, des tours, ambassades, consulats, hôtels, grandes surfaces, magasins de commerce, cafés, pétroliers, complexes résidentiels, synagogues, discothèques, restaurants, gares, aéroports, marchés. Le niqab devrait alors être interdit, en toute logique, dans tous ces endroits, y compris dans des endroits comme les jardins d’enfants, tous privés. Le terrorisme n’entre pas dans les distinctions et les subtilités des législateurs et gouvernants. Quand il trouve une quelconque utilité ou opportunité à frapper un endroit, il le fait sans vergogne, quelle que soit sa nature, public ou privé. D’autant plus que la mondialisation a amplifié les effets de la cruauté. Elle a rétréci les distances grâce aux nouvelles technologies de l’information et à la médiatisation outrancière qui en est découlée. Cette mondialisation permet aujourd’hui aux terroristes islamistes de tuer instantanément et spectaculairement de loin, en déclenchant des attentats spectaculaires en appuyant juste sur les boutons d’appareils et gadgets sophistiqués, souvent colportés par des hommes dissimulés dans le niqab.

Ne soyons pas naïfs. Tous ces endroits peuvent facilement devenir la cible d’attentats terroristes. L’expérience atteste que les islamistes jihadistes commettent leurs attentats moins dans les établissements publics que dans les lieux publics et endroits rassemblant les foules. C’est dans tous ces divers lieux publics et privés et établissements divers que les terroristes peuvent dissimuler des bombes sous le niqab.

On veut bien comprendre que le chef du gouvernement, en mal de popularité, s’est réservé un bataillon de mesures spectaculaires, de nature à enthousiasmer la société civile libérale et moderniste, pour les distiller progressivement à la veille de la période électorale. On veut bien comprendre encore que l’éventualité d’une alliance postélectorale avec les islamistes l’empêche de prendre une mesure radicale en la matière, propre à heurter la sensibilité de ses illuminés alliés. C’est de bonne guerre en démocratie. Mais, le caractère partiel ou restrictif d’une mesure de principe, ne démontre pas pour autant la ferme conviction de son initiateur en la matière. Loin s’en faut.

Mieux encore, les faits et actes des terroristes islamistes prouvent que le niqab ne peut être considéré comme rentrant dans le cadre des libertés individuelles (de se vêtir) ou de la liberté de croyance. Car le niqab tue et terrorise. Il a permis de dissimuler des bombes et autres armes qui ont servi à commettre des attentats. La non identification des personnes vêtues de niqabs suscite le doute pour tous ceux qui les côtoient dans le quotidien, dans les lieux publics, moyens de transport, cafés, restaurants, magasins et autres et assure leur impunité. Ici, le doute ne profite pas aux victimes, qui s’en aperçoivent malheureusement tardivement, quand il ne reste plus rien à sauver. Il profite incontestablement au niqab. La liberté supposée du niqab n’a pas le droit d’attenter à la vie, au droit et à la liberté d’autrui. Si les personnes dévêtues ne peuvent causer des craintes aux niqabées, les niqabées, elles, constituent un danger permanent pour les innocents.

Certaines voix cherchant des excuses en la matière, disent que le niqab est plus pratique pour les femmes traditionnelles qui cherchent à se dissimuler que l’ancien safsari tunisien, qui ne permet pas de se mouvoir à l’intérieur de ce vêtement. Mais le safsari ne tuait pas, il ne cachait pas des armes, outre que c’est une tradition typiquement tunisienne et maghrébine. Le safsari n’était pas une arme de combat, c’est un vêtement porté par les femmes par pudeur, pour éviter les regards masculins, sans aucune connotation idéologique. Il était porté principalement par les femmes âgées (qui à l’évidence ne pouvaient pas faire des attentats). Très souvent quand la grand-mère portait le safsari, sa fille ne le portait pas. Bourguiba a essayé de le supprimer après l’indépendance, mais aujourd’hui il a fini par être abandonné. Les wahabistes et jihadistes tunisiens, qui vivaient en exil dans les pays du Golfe durant la phase autoritaire, en rentrant d’exil, ont voulu remplir ce vide laissé par l’abandon du safsari. Ils ont introduit avec eux le niqab, nouveau symbole de la femme soumise, nouvelle arme de guerre contre les irréligieux modernistes, voire nouvelle forme de trafic religieux. On est d’ailleurs loin des libertés individuelles et proche de l’avilissement individuel.

Alors si on considère que le sentiment religieux est naturel à l’homme, on préfère toutefois les religions libres aux religions de guerre, la foi paisible aux croisades. Le niqab n’est pas naturel seulement en raison de son extranéité, mais aussi parce qu’il est exploité par des forces jihadistes occultes ou déclarées, parce qu’il se déclare l’ennemi du genre humain, parce qu’il est rétrograde et refuse le progrès, les Lumières et la perfectibilité des sociétés humaines. Le niqab est un habit funeste, ténébreux, rejeté par les citoyens du monde, parce que derrière le niqab, il y a certains hommes, sectes et partis, qui s’en ont emparé pour pervertir les sociétés arabes, leur inoculer la force, le sang, la cruauté et l’intolérance en mettant au premier plan la forme symbolique de l’incapacité de la femme, comme les Occidentaux mettaient autrefois en première ligne dans leurs guerres les esclaves, indigènes ou peuples colonisés.

L’homme est naturellement religieux, parce qu’il a besoin de croire en quelque chose qui le transcende. Au fond, l’homme n’est pas sociable parce qu’il est fragile ou faible, il est sociable parce que la sociabilité est dans son essence. Sociabilité que refuse catégoriquement le niqab wahabite, toujours prêt à se sacrifier pour la cité de dieu en condamnant la cité des hommes.

C’est dire que la demi-mesure contre le niqab ne peut relever que de la politique du clair-obscur du chef du gouvernement. On fait semblant d’être dans la clarté ou dans la Lumière, mais on est toujours dans l’obscurité. On fait semblant de sécuriser les citoyens, mais on les maintient toujours dans l’insécurité.

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