PORTRAIT. Insaff El Hassini : 5 000 euros d’écart et une vocation

Insaff El Hassini, avocate d’affaires devenue experte en négociation salariale, fondatrice de « Ma Juste Valeur », œuvre pour l’autonomie financière des femmes. Photo : DR
En découvrant qu’elle était moins payée qu’un collègue, cette avocate comprend que le mérite ne suffit pas. Quinze ans plus tard, elle a formé des milliers de femmes à négocier leur salaire et popularisé le sujet auprès de deux millions d’auditrices.
Pour Insaff El Hassini, tout commence par un chiffre : 5 000 euros. C’est la différence qu’elle découvre un jour, presque par hasard, entre sa rémunération et celle d’un collègue moins diplômé, moins investi. « J’ai eu un sentiment d’injustice et de trahison. » La claque est brutale.
Jusqu’alors, cette avocate d’affaires formée à Lyon puis à Hong Kong – où elle décroche un LLM en droit bancaire et financier – pensait que le mérite parlait de lui-même. Et que les diplômes, le travail acharné et la loyauté finiraient toujours par se concrétiser sur sa fiche de paie.
Ce jour-là, elle se rend compte que « le féminisme n’est pas un combat du passé et qu’il ne se résume pas à la loi IVG de Simone Veil. J’ai cessé de voir les militantes comme des hystériques qui en voulaient toujours plus. »
Le plus troublant pour elle n’est pas seulement l’écart, mais ce qu’il révèle. Malgré ses études prestigieuses, personne ne lui a appris à négocier.
« Je pensais qu’il fallait accumuler dix ans d’expérience avant d’oser demander. En réalité, j’étais victime d’un conditionnement social où la docilité est récompensée à l’école… mais pénalisée en entreprise. »
Lorsqu’elle ose confronter son supérieur, la réponse est cinglante. Il la traite de « gamine pourrie gâtée » et, du haut de sa rémunération trois fois plus importante que la sienne, l’accuse d’être vénale.
Plutôt que de subir, elle décide de comprendre les règles du jeu. Elle élabore une méthode de négociation rationnelle, structurée et débarrassée de toute charge émotionnelle. Résultat ? Elle obtient 30 % d’augmentation en changeant de poste et, quinze ans plus tard, réussit à quintupler son salaire.
Très vite, l’idée de partager cette compétence s’impose. Fin 2014, elle rejoint Lean In, le réseau fondé par Sheryl Sandberg, ex-dirigeante chez Facebook, pour encourager les femmes à prendre leur place dans les organisations. Elle y trouve un espace d’entraide mais quitte rapidement un cadre qu’elle juge trop dépendant du bénévolat.
Dès 2015, cette native de Lyon anime ses propres ateliers. En cinq ans, elle entame une tournée en France et dans le monde pour former plus de 5 000 femmes à la négociation salariale. À la veille du confinement, elle change d’échelle et lance le podcast « Ma juste valeur ». Son objectif : toucher bien au-delà des salles de formation. Le succès est massif, avec plus de deux millions d’écoutes.
Au micro, elle reçoit des femmes aux parcours inspirants qui racontent, chiffres à l’appui, leurs négociations, leurs erreurs, leurs victoires. Avec ses invitées, Insaff El Hassini démonte les mécanismes systémiques et les croyances limitantes :
« Il faut être parfaite pour demander », « Si je réclame, je vais déranger », « On me donnera spontanément ce que je mérite ».
Son combat s’appuie sur des données précises. Selon Eurostat, l’écart de salaire brut horaire entre femmes et hommes dans l’Union européenne est de 14,2 %.
À poste égal, mêmes études et mêmes responsabilités, il reste d’environ 4 %. Et les conséquences s’accumulent : « L’écart de retraite atteint encore 44 % entre les femmes et les hommes. » Les inégalités salariales de la vie active se transforment en vulnérabilité durable.
Aujourd’hui, cette quadra mise beaucoup sur la directive européenne sur la transparence salariale, qui doit être transposée d’ici juin 2026 et obligera les entreprises à davantage de clarté sur les rémunérations.
Depuis peu, elle propose aussi un module de formation en ligne de cinq jours. Il consiste en une bibliothèque d’outils concrets (modèles de mails, grilles d’argumentation, stratégies de repositionnement) pour que chaque femme puisse « réclamer sa juste valeur sans avoir à payer des séances de coaching onéreuses ».
Transformer une humiliation salariale en mission de vie, c’est le fil rouge de cette enfant d’immigrés tunisiens qui œuvre pour que le pouvoir financier des femmes ne soit plus un tabou mais un levier. Parce qu’elle est convaincue que la liberté économique des femmes annonce et précède leur liberté politique.
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