Soudan : L’ombre des armes françaises plane sur la guerre oubliée

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Le chercheur en relations internationales et docteur en sciences politiques, Sébastien Boussois revient sur la guerre oubliée du Soudan et sur la présence des armes françaises dans ce conflit
Une tribune de Sébastien Boussois
La guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023 est devenue l’un des conflits les plus meurtriers et les plus ignorés du moment. Entre l’armée régulière soudanaise (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF), milice paramilitaire dirigée par Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemedti, le pays s’est enfoncé dans une spirale de violences extrêmes : massacres de civils, nettoyages ethniques au Darfour, viols systématiques, pillages et déplacements massifs de populations. Plus de huit millions de personnes ont fui leurs foyers. Et pourtant, le conflit reste relégué aux marges de l’agenda international, bien loin derrière Gaza, l’Ukraine et désormais la situation au Venezuela.
Ces derniers mois, plusieurs ONG, dont Amnesty International, ont ravivé une question hautement sensible pour tenter de ramener le Soudan en haut de la pile des sujets importants pour la politique étrangère européenne : celle de la présence possible d’armes françaises sur ce théâtre de guerre, via des circuits indirects, et du rôle central joué par les Émirats arabes unis dans l’armement des RSF. Une question explosive, non pas parce qu’elle impliquerait une livraison directe de Paris aux milices de Hemedti – ce que rien ne permet d’affirmer –, mais parce qu’elle révèle les zones grises d’un commerce d’armement mondialisé, où la responsabilité politique se dilue sans jamais disparaître complètement.
Les RSF, une milice devenue armée de prédation
Les Forces de soutien rapide ne sont pas un acteur militaire classique. Héritières directes des milices janjawids responsables des pires atrocités au Darfour dans les années 2000, elles incarnent une forme de seigneurie de guerre moderne, fondée sur la violence, l’économie prédatrice et l’impunité. Sous le commandement de Hemedti, les RSF se sont transformées en une force hybride : milice tribale, entreprise sécuritaire privée, acteur transnational du mercenariat et du trafic de ressources, notamment l’or qui intéresse au plus haut point Abu Dhabi. Les rapports des Nations unies et des ONG documentent de manière accablante les crimes commis par les RSF : exécutions sommaires, violences sexuelles utilisées comme arme de terreur, destructions ciblées de villages entiers, notamment contre les populations massalit au Darfour occidental. Nous ne sommes pas face à des bavures, mais face à une stratégie de terreur structurée.
Le rôle trouble des Émirats arabes unis
C’est ici que le rôle des Émirats devient central. Depuis plusieurs années, Abou Dhabi est accusé – par des experts de l’ONU, des ONG et des enquêtes journalistiques – de soutenir militairement les RSF, notamment via des livraisons d’armes transitant par des pays tiers, en violation des embargos internationaux sur le Soudan. Les Émirats voient en Hemedti un allié fonctionnel : capable de sécuriser des routes commerciales, de protéger des intérêts miniers, et de servir de relais d’influence dans la Corne de l’Afrique. Cette relation illustre une réalité cynique : dans certaines zones grises du système international, la stabilité recherchée par certains États passe par le soutien à des acteurs notoirement criminels. Le calcul est froid, cynique, mais assumé : mieux vaut un seigneur de guerre contrôlable qu’un État faible incontrôlable, tel ce vers quoi le Soudan pourrait évoluer.
Des armes françaises… indirectement ?
Les accusations relayées par Amnesty International ne portent pas sur une livraison directe d’armes françaises aux RSF. Elles évoquent la présence possible d’équipements de fabrication française – véhicules blindés, systèmes ou composants – observés dans des zones contrôlées par les milices de Hemedti, après des transferts via des pays tiers, dont les Émirats. Juridiquement, la France respecte formellement ses engagements : les exportations d’armes sont encadrées, soumises à autorisation, et conditionnées à des certificats d’utilisateur final. Politiquement, toutefois, le problème est ailleurs. C’est comme le contournement des sanctions internationales par la Russie, qui passe par des pays non soumis eux aux sanctions pour commercer. Vendre des armes à des États qui les redirigent ensuite vers des milices responsables de crimes de masse pose une question de responsabilité morale et stratégique, même en l’absence de violation directe du droit.
L’Occident face à ses contradictions
