Tunisie. Un projet de loi pour interdire TikTok relance le spectre de la censure

 Tunisie. Un projet de loi pour interdire TikTok relance le spectre de la censure

Quinze ans après la révolution de 2011, le dépôt d’un projet de loi visant à interdire le réseau social TikTok à l’Assemblée des représentants du peuple en Tunisie suscite une vive controverse. Derrière l’argument moral, de vieux réflexes refont surface.

C’est Marouen Zayane, député au Conseil national des régions et des districts, qui s’en fait le porte-voix dans les médias depuis le 3 avril. Son groupe parlementaire a soumis une proposition de loi visant à instaurer un contrôle renforcé de l’espace numérique en Tunisie, incluant le blocage des sites pornographiques et la fermeture de la plateforme TikTok.

Le texte, qui inclue une feuille de route détaillée à destination du ministère des Technologies et des Communications, s’appuie sur un raisonnement déjà bien connu en Tunisie, devenue avant 2011 un « internet black hole », titre peu enviable associé au message d’erreur 404 tourné en dérision en « Ammar 404 » : la lutte contre la pornographie et la protection des « bonnes mœurs » étaient là aussi la caution du bénalisme. Pour les promoteurs de ladite loi, il s’agit de préserver la jeunesse face à des contenus jugés dangereux ou contraires aux valeurs de la société, appelant à prendre exemple sur la Turquie et des pays arabes où la pornographie est censurée.

 

La pornographie, éternel bouc émissaire des censeurs

En commission au Parlement, on fait valoir que « 95% des accès aux sites pornographiques s’effectuent désormais via des systèmes chiffrés, rendant les dispositifs de contrôle parental inopérants ». Sans vraiment de lien tangible, la discussion digresse alors sur Tiktok qui cristallise l’hostilité des parents et de larges pans de la société en Tunisie comme ailleurs, pour ses contenus aussi frivoles que chronophages, tout en rappelant que la Chine a interdit ce réseau social chinois sur son sol.

Or, pour de nombreux observateurs, cette justification apparaît comme un « cheval de Troie », masquant des velléités de contrôle plus larges de l’espace numérique. Le parallèle avec les pratiques du régime de Zine el-Abidine Ben Ali est rapidement établi. À l’époque, la censure d’Internet était systématique, souvent au nom de la morale ou de la sécurité, mais visait en réalité à museler les voix dissidentes. En 2010, tandis que Youtube était entièrement censuré, le pouvoir avait tenté de censurer Facebook alors en pleine expansion, mais avait reculé après une semaine seulement face à la grogne devenue insurrectionnelle.

Aujourd’hui, les critiques du projet dénoncent une approche jugée simpliste et potentiellement liberticide, qui ne tire pas les leçons du passé. Ils rappellent que la question des contenus problématiques en ligne relève davantage de la régulation et de l’éducation numérique que d’une interdiction pure et simple d’une plateforme entière, utilisée par des millions de Tunisiens.

 

Libertés numériques contre tentations autoritaires

Au-delà du cas de TikTok, c’est le rapport de l’État tunisien aux libertés publiques qui est en jeu. Depuis plusieurs mois, ONG, journalistes et acteurs de la société civile alertent sur un recul des acquis démocratiques. Ce projet de loi vient renforcer ces inquiétudes, en donnant le sentiment d’un retour progressif à des logiques de contrôle, au nom de l’ordre moral.

Pour ses détracteurs, interdire une plateforme aussi populaire risquerait non seulement d’être inefficace — les utilisateurs pouvant contourner les blocages via VPN— mais aussi d’envoyer un signal négatif sur l’état des libertés dans le pays. « On ne protège pas une société en restreignant l’accès à l’information », résume un militant associatif.

À l’inverse, certains soutiens du texte estiment que l’État doit reprendre la main face à des géants du numérique accusés d’échapper à toute régulation et de diffuser des contenus nocifs et des algorithmes addictifs. Ils plaident pour une action forte, considérant que la souveraineté numérique passe aussi par la capacité à limiter certaines plateformes, du moins les flux financiers, s’agissant des rémunérations des tiktokeurs déjà visés par la justice tunisienne.

Entre impératif de protection et défense des libertés, le débat est loin d’être tranché. Mais une chose est certaine : quinze ans après la chute de la dictature, la question de la censure reste un marqueur sensible de la transition démocratique tunisienne, révélant les tensions persistantes entre sécurité, morale et liberté d’expression.