8 mars | Violences faites aux femmes : témoigner et réparer

Gisèle Pelicot pose lors d’une séance photo à Paris, le 4 février 2026. « Et la joie de vivre » (éditions Flammarion), écrit par Gisèle Pelicot, avec la journaliste et romancière Judith Perrignon, sortira le 17 février 2026. (Photo Joel Saget / AFP)
Chaque année en France, près de 376 000 femmes sont victimes de violences conjugales et 277 000 subissent des viols ou des agressions sexuelles. Pourtant, ces violences restent massivement tues. Seule une minorité des victimes porte plainte : environ une sur six pour les violences conjugales et à peine 7 % pour les agressions sexuelles. Derrière ces chiffres, une réalité persistante d’emprise, de peur et de silence continue de structurer le quotidien de centaines de milliers de personnes.
Depuis plus de dix ans, la Maison des femmes de Saint-Denis s’impose comme un lieu pionnier dans la prise en charge globale des victimes. Sous l’impulsion de la docteure Ghada Hatem, cette structure unique accueille chaque année près de 4 000 patientes. Soins médicaux, accompagnement psychologique, aide juridique : tout y est pensé pour reconstruire. Son modèle a essaimé, avec 34 structures similaires aujourd’hui en activité, ainsi que l’ouverture récente d’un foyer d’hébergement pour jeunes femmes.
Au-delà de la prise en charge, cette association joue un rôle essentiel d’alerte. Elle met en lumière toutes les formes de violences (physiques, psychologiques et sexuelles), mais aussi celles encore trop invisibilisées, comme la soumission chimique. Elle rappelle également combien les enfants, souvent témoins ou victimes indirectes, doivent être au cœur des politiques de protection.
Dans un contexte marqué par un retour préoccupant de discours masculinistes, la sensibilisation reste largement déséquilibrée. Les formations sur les violences sexuelles sont aujourd’hui suivies à près de 90 % par des femmes. Comme si la responsabilité de comprendre et de prévenir ces violences reposait encore majoritairement sur celles qui les subissent, alors même que c’est l’ensemble de la société qui est concerné.
L’onde de choc provoquée par l’affaire Gisèle Pelicot est venue rappeler, avec une force rare, l’ampleur du chemin à parcourir. En refusant le huis clos et en affirmant que « la honte doit changer de camp », elle a contribué à faire évoluer le droit et les consciences.
Suppression du devoir conjugal dans le Code civil, gratuité des analyses toxicologiques en cas de soumission chimique, introduction de la notion de consentement dans la définition pénale du viol : autant d’avancées concrètes qui témoignent d’un basculement possible.
La parution de son livre, Et la joie de vivre, traduit en 22 langues et largement plébiscité, prolonge cet élan. Comme un signe que la parole, lorsqu’elle se libère, peut aussi devenir un levier de transformation collective.
Mini-sommaire
- Pour comprendre ce qui se joue derrière ces chiffres, nous avons rencontré Ghada Hatem, fondatrice de la Maison des femmes de Saint-Denis.
- Pour aller plus loin : Le cinéma, la photographie, l’écriture participent aussi à rendre visibles ces réalités.
- Théâtre : Une voix, plusieurs vies.
ITW | Ghada Hatem : « La soumission chimique n’est pas difficile à détecter, elle est difficile à penser »

À la tête de la Maison des femmes de Saint-Denis, la gynécologue franco-libanaise alerte sur l’ampleur des violences faites aux femmes et aux enfants, encore largement sous-estimées. Soumission chimique, défaillances, prévention dès l’enfance : elle dresse un constat sans concession et appelle à un changement de regard pour mieux protéger les victimes.
LCDL : La Maison des femmes fêtera ses 10 ans l’été prochain. Vous avez lancé ce projet sans financement sécurisé. Aujourd’hui, avec une fréquentation exponentielle et l’ouverture d’autres structures, est-ce une réussite ou le symptôme d’une situation qui s’aggrave ?
Ghada Hatem : C’est une réussite, car cela répond à un besoin longtemps ignoré. Mais cela n’exclut pas une augmentation des violences. On observe un regard nouveau et plus agressif sur les relations hommes-femmes, notamment chez les jeunes hommes influencés par les mouvements masculinistes.
On constate une forme de brutalisation de la vie publique, alimentée par les chaînes d’information en continu, qui se traduit jusque dans les débats à l’Assemblée nationale.
Le profil des femmes accueillies a-t-il évolué en dix ans ?
Non. Bien que Saint-Denis soit un territoire particulier, marqué par la migration et la pauvreté, les violences touchent tous les âges, tous les milieux sociaux et tous les niveaux d’éducation.
C’est une problématique mondiale, même si la France est en avance sur la prise en charge par rapport à certains pays du Maghreb ou du Moyen-Orient. À l’inverse, des pays comme l’Espagne ou le Canada semblent plus déterminés et progressistes.
La soumission chimique est encore largement sous-estimée. Est-elle difficile à détecter, ou surtout difficile à reconnaître ?
Elle n’est pas difficile à détecter, elle est difficile à penser. Le véritable obstacle est sociétal : les gens, et même les professionnels de santé, ont du mal à imaginer qu’un père puisse droguer son propre enfant tous les soirs pour l’agresser.
J’ai des exemples de pédiatres qui cherchaient désespérément la cause de troubles chez des enfants, comme des étouffements en mangeant, avant de réaliser, après avoir tout exploré, qu’ils survenaient à la suite de fellations forcées.
Il faut que le corps médical accepte que cette horreur soit une « option » quand un symptôme semble « bizarre ». Techniquement, on trouve ce que l’on cherche : les substances restent traçables dans le sang, les urines et même dans les cheveux jusqu’à trois mois après les faits.
Dans ces situations, les enfants sont souvent des victimes invisibles. Pourquoi restent-ils si mal protégés aujourd’hui ?
À la Maison des femmes, nous voyons bien que les violences conjugales et celles que subissent les enfants vont souvent de pair. Le pervers voit en toute personne plus faible une proie, et il n’est pas rare que le père « tape maman et tripote les enfants ».
La justice est trop lente et les magistrats ne sont pas assez formés pour croire la parole de l’enfant. Le principe de précaution devrait primer : il vaut mieux priver temporairement un père innocent de son enfant le temps de clarifier la situation, plutôt que de laisser ce dernier être victime de violences répétées pendant les quatre ans que dure parfois l’enquête.
En France, on estime à 160 000 le nombre de mineurs victimes ayant été la cible d’agressions sexuelles. D’ailleurs, nous ouvrons bientôt un centre de santé mentale qui leur sera dédié : c’est dire l’urgence.
Comment est né le dispositif Coralis que vous avez mis en place afin de permettre de recueillir des preuves sans dépôt de plainte, et quel est son impact ?
L’inspiration est double. D’abord, il vient de mon expérience en centre de santé sexuelle. J’étais frustrée de devoir pratiquer des avortements à la suite de viols sans pouvoir conserver de preuves médico-légales, car les femmes ne voulaient pas porter plainte immédiatement : elles craignent la réaction de leur entourage ou redoutent de ne pas être crues.
Dès 2017, j’ai commencé à congeler des fœtus pour préserver l’ADN de l’agresseur. Ensuite, nous nous sommes inspirés de la Belgique, où a été mis en place un parcours de recueil de preuves sans plainte.
Ce dispositif change tout. Certaines femmes, après avoir été prises en charge et avoir discuté, acceptent de porter plainte si le policier vient directement à la Maison des femmes, car elles appréhendent d’aller au commissariat.
Quelle est, selon vous, la priorité absolue pour les droits des femmes ?
La priorité, ce sont les enfants, car ils constituent les futures victimes ou les futurs bourreaux. Ma devise est : « Réparer, c’est bien ; ne pas casser, c’est mieux. »
La prévention doit se faire dès le berceau pour que les garçons ne deviennent pas des masculinistes agressifs et que les filles ne restent pas enfermées dans le mythe du prince charmant.

Le modèle de la Maison des femmes a-t-il été dupliqué ailleurs ?
Aujourd’hui, il s’exporte. Notre première petite sœur a ouvert à Bruxelles. Nous avons aujourd’hui 34 structures qui s’inspirent de notre mode de fonctionnement. Une trentaine ont ouvert en France métropolitaine, trois à La Réunion, une en Martinique ; d’autres devraient voir le jour dans d’autres territoires d’outre-mer.
Nous tentons de nous implanter au Mexique, qui représente un cas extrême. Bien que les mécanismes de violence soient les mêmes partout, il y règne une sauvagerie particulière. C’est une société marquée par une violence folle liée aux cartels, qui touche tout, indifféremment hommes et femmes. On y vit dans une sorte de psychose collective du viol et de l’enlèvement. Dans ce contexte, implanter un modèle de soin est complexe, mais le projet avance tout de même, péniblement.
Par ailleurs, sur un plan plus personnel, je collabore avec l’association « Les Toits de Beyrouth » pour créer un lieu de soin adossé à un hôpital comme l’Hôtel-Dieu de France. Je souhaite qu’il soit dupliqué par les nouvelles générations partout où les besoins sont immenses : en Syrie, en Jordanie, en Iran, en Afghanistan, ou encore au Maroc et en Algérie.
Quel a été votre « déclic » pour vous consacrer à cette cause et comment tenez-vous, ainsi que vos collaborateurs, face aux situations éprouvantes auxquelles vous êtes confrontés ?
C’est une suite logique de 40 ans de pratique médicale, au cours desquels j’ai réalisé que la violence était un sujet de santé à part entière, au même titre que le cancer.
Personnellement, je tiens, car je suis une rescapée de la guerre civile au Liban : c’est ma deuxième vie. Je suis entourée d’une famille aimante et j’ai des passions, comme la musique ou le jardinage.
Pour l’équipe, nous organisons des moments de décompression et des analyses de pratiques avec des psychologues externes.
Pour aller plus loin
UN FILM
Avec La Maison des femmes, la réalisatrice Mélisa Godet signe un film aussi délicat que nécessaire, qui déplace le regard : ici, il ne s’agit pas de montrer la violence, mais de filmer ce qui vient après.
Inspiré de la structure fondée à Saint-Denis par la Dre Ghada Hatem, le récit s’ancre dans un lieu de réparation, où la parole devient moteur de reconstruction.
Porté par un quatuor d’actrices remarquables — Karin Viard, Laetitia Dosch, Oulaya Amamra et Eye Haïdara — le film adopte une forme chorale qui restitue l’énergie d’un collectif engagé. Loin du didactisme, la fiction permet ici de condenser des trajectoires, d’inventer des situations justes et d’atteindre une vérité émotionnelle que le documentaire n’aurait peut-être pas saisie avec autant de pudeur.
Le choix le plus fort de Mélisa Godet réside dans son refus de représenter frontalement la violence. Elle n’en fait jamais une matière spectaculaire : tout passe par les récits, les silences, les corps en réparation.
Ce parti pris redonne aux femmes leur statut de sujets, actrices de leur propre histoire. La violence n’est jamais niée, mais déplacée de l’image vers l’écoute.
Surtout, le film évite l’écueil du misérabilisme. Traversé d’humour et de chaleur, il fait de l’équipe soignante une communauté soudée, presque héroïque, sans jamais céder à l’idéalisation. Il ne s’agit pas d’édulcorer le propos, mais de rendre possible l’empathie.
La Maison des femmes, de Mélisa Godet, sortie le 4 mars.
UNE EXPO … ET UN LIVRE
À la Maison des femmes, la reconstruction passe aussi par les mots, les images et les liens qui se tissent : entre les patientes et celles qui les soignent, mais aussi avec les bénévoles.
Parmi ces dernières, Hélène Altmann, journaliste, a donné pendant quatre ans, une fois par semaine, des cours de français à celles venues chercher de l’aide au sein de cette structure. Enseigner, c’est apprendre à connaître l’autre, mais aussi apprendre de lui.
Ces rencontres, ces moments partagés, la photographe Sophie Deiss les a immortalisés. Aujourd’hui, ils prennent la forme d’une exposition et d’un livre : des mots et des images qui donnent à voir la résilience.
Des femmes dans une maison, exposition du 6 au 10 mars aux Magasins généraux, 1 rue de l’Ancien-Canal, Pantin. De 14 h à 19 h. Entrée gratuite.
Le livre, paru aux éditions de l’Iconoclaste, est vendu au profit de la Maison des femmes.

DU THÉÂTRE | De Forough Farrokhzad à Mina Kavani : femmes, vie, liberté

Unies par leur amour de la vie et de la liberté, deux femmes se rencontrent à soixante ans d’intervalle pour n’en former qu’une. La poétesse Forough Farrokhzad, disparue en 1967, inspire à Mina Kavani, comédienne iranienne exilée en France, une pièce où leurs trajectoires se répondent avec une force troublante.
À distance d’une génération, tout se rejoue : la même impossibilité d’être libre sans être condamnée, la même assignation à une norme qui fait de toute émancipation une faute qu’il faut punir.
Sur scène, Mina Kavani ne joue pas, elle fusionne avec Forough. Elle porte avec un souffle puissant un texte et une mémoire qui débordent l’individu pour dire une expérience plus vaste : celle de femmes rendues « mauvaises » parce qu’elles refusent de se taire.
Sa performance, d’une intensité rare, expose la violence de la domination. Mais elle donne aussi à voir ce qui tient, ce qui insiste, et le prix à payer pour exister librement.
Ma maison est noire, D’après les textes de Forough Farrokhzad
- Adaptation, mise en scène et jeu Mina Kavani
- Le 5 mars – au festival cabaret de curiosités, Le Phénix, scène nationale de Valenciennes
- Le 12 mars – L’arc scène nationale – Le Creusot
À la Maison des femmes, la reconstruction passe aussi par les mots, les images et les liens qui se tissent : entre les patientes et celles qui les soignent, mais aussi avec les bénévoles.