PORTRAIT. Salima Filali dépoussière le zellige

Salima Filali, architecte et créatrice, réinvente le zellige entre tradition et modernité. Photo : @juliestordiau
Cette architecte de formation a su transformer un savoir-faire millénaire en un langage artistique résolument contemporain. Entre Genève et Fès, elle réinvente la terre cuite et fait dialoguer patrimoine et création.
Née en région parisienne et passée par Bruxelles pour ses études d’architecture, aujourd’hui installée à Genève, Salima Filali pose son empreinte un peu partout : dans un restaurant chic à Paris, un consulat à Casablanca ou encore dans une demeure bourgeoise genevoise. Mais c’est dans la médina de Fès que tout commence. Adolescente, elle suit avec intérêt la restauration du riad nouvellement acquis par ses parents.
« Quand j’avais 14 ans, ils ont acheté une maison traditionnelle et l’ont rénovée pour en faire un riad. J’ai observé avec fascination les artisans manier le stuc, le bois et le zellige. »
De cette immersion naît une passion durable pour le patrimoine et le travail manuel. À 17 ans, bac en poche, l’architecture s’impose naturellement à elle. « Je voulais exercer un métier qui allie la rigueur et la logique à la créativité et à l’imagination. »
Sa dernière année de cursus la mène en Suisse, où elle décide de s’installer. Diplômée de l’HEPIA, elle rejoint le prestigieux bureau Ebi & Perneger et travaille sur d’imposants projets de logements. Mais peu à peu, la monotonie des lignes et l’absence de poésie l’éloignent de sa vocation première.
Le véritable tournant survient lors de la rénovation d’un second riad dont ses parents deviennent propriétaires à Asilah. Elle prend alors trois mois de congé sans solde pour en superviser les finitions et réalise que le zellige, trop souvent standardisé, peut être repensé et réinventé.
« Ça me fascine de découvrir ces extraordinaires techniques de découpe à la main, qui remontent au Xe siècle, et de les détourner pour créer des compositions modernes », confie la créatrice. C’est le début de l’audace.
En janvier 2020, juste avant le confinement, Salima Filali quitte son emploi de salariée pour se mettre à son compte et imaginer ses propres collections. L’arrêt forcé devient paradoxalement une période de créativité intense. Elle ne vend pas de simples carreaux mais propose un véritable dialogue entre architecture et décoration.
Ses motifs iconiques — Plume, aux courbes Art déco, ou Écaille — sont doux, féminins. Depuis novembre 2023, les pièces inédites sorties de son imagination sont exposées dans un showroom de 150 m² au cœur de Genève, un espace partagé avec d’autres créatrices pour rompre l’isolement entrepreneurial.

Chaque pièce est fabriquée à la main dans les ateliers de Fès par des maâlems, préservant un savoir-faire ancestral. Mais la trentenaire refuse de cantonner le zellige aux salles de bains traditionnelles.
« Il peut devenir tableau, œuvre unique, ou s’intégrer avec élégance dans un appartement haussmannien comme dans un décor provençal, sans connotation religieuse ni orientalisante. »
La nature et ses couleurs, les paysages, le mouvement Art déco ou encore les métiers d’art du monde entier nourrissent son inspiration. Aujourd’hui, son style séduit de grands noms et des institutions prestigieuses.
L’architecte Laura Gonzalez lui a confié la conception du bar du restaurant de l’Institut du monde arabe à Paris. Elle signe deux œuvres monumentales de 70 m² pour le consulat des États-Unis à Casablanca, tandis que Cartier fait appel à elle pour le décor de sa future boutique dans la capitale économique du Royaume.
Pas question de choisir entre tradition et modernité pour Salima Filali, qui a su les faire dialoguer pour proposer une esthétique contemporaine affranchie des tendances.
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