Gaza : deux Franco-Israéliennes visées par des mandats dans une enquête pour « complicité de génocide »

 Gaza : deux Franco-Israéliennes visées par des mandats dans une enquête pour « complicité de génocide »

Deux Franco-Israéliennes visées par des mandats dans une enquête pour « complicité de génocide » liée au blocage de l’aide humanitaire à Gaza. (Image d’illustration, février 2024.) Photo : Oren ZIV / AFP

En visant deux militantes franco-israéliennes pour « complicité de génocide » après le blocage de l’aide humanitaire à Gaza, la justice française franchit un seuil inédit. Tardif, mais décisif.

 

Il aura fallu des mois de famine documentée, de camions bloqués aux frontières de Gaza et d’alertes répétées des ONG pour que la justice française sorte enfin de sa réserve. En délivrant des mandats d’amener contre Nili Kupfer-Naouri et Rachel Touitou, deux militantes franco-israéliennes — la première avocate et membre de l’association Israël Is Forever, la seconde militante de l’organisation Tsav 9 —, elle adresse un message clair : entraver l’aide humanitaire destinée à une population civile assiégée peut relever du crime international.

Les mandats, délivrés fin juillet 2025 par des juges d’instruction parisiens, s’inscrivent dans une information judiciaire ouverte à Paris après des plaintes déposées par plusieurs organisations palestiniennes de défense des droits humains, parties civiles à la procédure.

Les faits reprochés sont précis. Ils concernent des actions de blocage de camions d’aide humanitaire entre le 1er janvier et le 26 novembre 2024, puis en mai 2025, notamment aux postes-frontières de Nitzana et de Kerem Shalom, principaux points d’entrée de l’aide vers Gaza. Des blocages intervenus alors que les agences humanitaires alertaient déjà sur un risque de famine généralisée.

Les magistrats retiennent les qualifications de « complicité de génocide » et de « provocation publique et directe » à ce crime. En cause : la participation aux blocages, mais aussi des appels publics à empêcher « le ravitaillement des Gazaouis » et à les « déshumaniser ». Des qualifications rarissimes en droit pénal français, mais juridiquement assumées.

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Les réactions des intéressées ne laissent guère place à l’ambiguïté. Sur X, Rachel Touitou dénonce une criminalisation de son engagement et écrit :

« Si manifester pacifiquement avec un drapeau israélien contre le fait qu’une organisation terroriste s’empare de l’aide humanitaire, la détourne et la revende au prix fort aux Gazaouis est un crime — alors pas besoin de regarder les Mollahs de haut, la France, c’est l’Iran ! »
Elle affirme aussi : « Je me battrai toujours pour défendre la vérité, mon peuple et mon pays ».

Nili Kupfer-Naouri, elle, a qualifié la procédure de « délire antisémite » et déclaré : « Le risque, c’est que je ne pourrai plus mettre les pieds en France parce que je n’ai pas l’intention d’aller dans les geôles françaises, ni en garde à vue ni autrement ».

Sur i24 News, elle reconnaissait avoir « arrêté les camions inhumanitaires » et ajoutait :

 

« J’en suis fière et, s’il fallait le refaire, je le referais ».

 

Ces arguments reprennent ceux du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui affirmait le 21 mai dernier que le Hamas avait « pillé une part considérable de l’aide ». Une version contestée par les ONG humanitaires.

Oxfam France rappelle que « l’ultra-majorité des pillages sont du fait de civils palestiniens affamés », conséquence directe des « restrictions à tous les niveaux imposées par Israël ». Lors de la trêve de novembre 2024, quand l’aide circulait davantage, les pillages ont nettement diminué.

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Pour les organisations parties civiles, cette procédure marque un tournant. « C’est la première fois qu’une juridiction nationale se prononce sur des faits de complicité de génocide à travers le blocage de l’aide humanitaire », souligne leur avocate, Me Clémence Bectarte. Elles y voient « une étape juridique cruciale » vers la fin de l’impunité.

Il ne s’agit pas encore d’un jugement. Mais pour la première fois, la justice française nomme les faits pour ce qu’ils sont. Bloquer l’aide humanitaire dans un contexte de siège et de guerre prolongée n’est pas une opinion. C’est un acte. Et désormais, un acte pénal.

Dans un paysage international paralysé, ce déplacement du silence vers le droit compte. Il rappelle une évidence trop longtemps éludée : à Gaza, la faim n’est pas un slogan. C’est une arme. Et la justice commence, enfin, à la regarder en face.