Analyse | Groenland : pourquoi l’île est devenue un enjeu géopolitique majeur entre États-Unis, Chine et Russie

(Photo by Odd ANDECarte des minéraux rares présentée par le géologue Thomas Varming, illustrant le potentiel stratégique du Groenland dans la rivalité mondiale pour les ressources naturelles. (Photo : Odd Andersen / AFP)
Longtemps considéré comme périphérique, le Groenland est devenu un point névralgique de la rivalité entre grandes puissances. Ressources critiques, routes maritimes émergentes, tensions militaires et bouleversements climatiques transforment l’île arctique en pièce maîtresse d’une recomposition géopolitique mondiale.
Par Younes Abouyoub, docteur en sociologie politique et chercheur à l’Université de la Nouvelle-Angleterre
Le Groenland, territoire autonome du Royaume du Danemark, s’impose aujourd’hui au centre d’une nouvelle séquence géopolitique mondiale. Des déclarations de hauts responsables américains suggérant que l’île devrait passer sous contrôle des États-Unis, accompagnées de menaces tarifaires contre des alliés européens et même d’évocations militaires, ont provoqué une onde de choc diplomatique inédite. Le gouvernement groenlandais a été clair : « En aucun cas » il n’acceptera une cession ou un contrôle extérieur. Il a réaffirmé son attachement au Danemark et à l’OTAN. La question s’est ainsi transformée en ce que certains décrivent déjà comme une crise arctique majeure. Une région longtemps considérée périphérique devient désormais un pivot de la compétition internationale. Derrière la rhétorique spectaculaire d’une acquisition forcée se cache un calcul plus profond. Washington poursuit trois objectifs étroitement liés : sécuriser des ressources naturelles critiques, maîtriser les routes maritimes arctiques et consolider sa position militaire dans une zone située à la jonction de l’Amérique, de l’Europe et de la Russie.
Un trésor minéral sous la glace
La première dimension de l’intérêt américain concerne les minéraux critiques : terres rares, uranium, zinc et minerai de fer. Ces ressources sont indispensables aux technologies modernes et aux systèmes militaires. Turbines éoliennes, véhicules électriques, radars avancés, satellites ou armements guidés en dépendent directement. Or, l’extraction et surtout le raffinage de ces matières sont fortement concentrés. La Chine domine le marché mondial des terres rares, représentant près de 80 % de la production et la quasi-totalité du raffinage avancé. Cette dépendance constitue un risque majeur pour Washington et ses alliés. Dans ce contexte, le Groenland apparaît comme un atout déterminant. L’île disposerait de plus d’un million de tonnes de terres rares, notamment sur les sites de Kvanefjeld et Tanbreez, ainsi que de réserves significatives d’uranium et de zinc. Pour les États-Unis, l’enjeu dépasse le simple avantage économique. L’accès à ces ressources représente un levier d’autonomie technologique face à la Chine et un moyen de sécuriser les chaînes d’approvisionnement critiques. Cependant, leur exploitation se heurte à plusieurs contraintes : coûts élevés, infrastructures limitées, conditions climatiques extrêmes et opposition croissante des populations locales soucieuses de préserver un environnement fragile. Le Groenland incarne ainsi le dilemme classique entre développement économique et protection écologique. Paradoxalement, le réchauffement climatique rend certaines zones plus accessibles, modifiant progressivement les équilibres.
Un nouvel espace commercial et militaire
La seconde dimension concerne les routes maritimes arctiques. La fonte accélérée des glaces ouvre progressivement des passages entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du Nord. Les temps de transit pourraient être réduits de plusieurs semaines par rapport aux routes traditionnelles via Suez ou Panama. Le Groenland ne constitue pas nécessairement un corridor direct, mais sa position en fait un point nodal de logistique et de surveillance. Ports, stations satellites, infrastructures de recherche et de sauvetage ou bases de suivi maritime pourraient devenir essentiels pour sécuriser les flux commerciaux. Pour Washington, garantir l’accès au Groenland permettrait d’influencer les normes de navigation arctique, de contenir l’influence russe sur la Route maritime du Nord et de limiter l’expansion chinoise. L’enjeu dépasse donc le commerce. Les nouvelles routes pourraient transformer l’Arctique en corridor stratégique pour la projection militaire, la surveillance sous-marine et le déploiement d’infrastructures satellitaires. L’île se retrouve ainsi au cœur des futures rivalités globales.
Une dimension militaire cruciale
Depuis la Guerre froide, l’île constitue un pilier de la défense nord-américaine. La base de Pituffik (anciennement Thulé) reste un centre clé de surveillance spatiale et d’alerte antimissile, intégré au système NORAD. Sa position, entre Amérique du Nord et Eurasie, en fait un point central pour la détection précoce de menaces balistiques et le suivi d’objets en orbite. Alors que la Russie renforce ses infrastructures arctiques et que la Chine affiche ses ambitions polaires, maintenir un accès solide au Groenland permet aux États-Unis de préserver une présence crédible dans le Grand Nord et de surveiller les trajectoires potentielles de missiles intercontinentaux. Cette dimension est aussi symbolique. Elle illustre la tension permanente entre prévention et projection de puissance dans une région où le réchauffement réduit les contraintes logistiques et ouvre de nouveaux espaces militaires.
Un laboratoire de la rivalité mondiale ?
En toile de fond, le changement climatique agit comme un multiplicateur. La fonte de la calotte glaciaire expose des ressources, prolonge les saisons de navigation et facilite les opérations militaires. Mais cette transformation soulève également des dilemmes environnementaux et normatifs. L’exploitation accrue et la militarisation menacent des écosystèmes fragiles ainsi que les modes de vie des populations autochtones. Le Groenland incarne ainsi le paradoxe de la géopolitique climatique. Les transformations environnementales créent simultanément des opportunités de puissance et des responsabilités morales.
La montée en puissance du Groenland n’est pas un phénomène isolé. Elle reflète une reconfiguration mondiale fondée sur la sécurisation des ressources, la compétition stratégique et l’impact du changement climatique. Toutefois, la logique de puissance ne déterminera pas seule l’avenir de l’île. La souveraineté, la protection de l’environnement et la cohésion des alliances resteront déterminantes. Pour l’OTAN et la communauté internationale, le Groenland constitue à la fois un atout et un test. La compétition arctique peut-elle être contenue dans les cadres juridiques existants, ou deviendra-t-elle un nouveau foyer de rivalité dans un monde déjà fragmenté ?
Le Groenland est désormais un miroir des tensions globales. Rivalités technologiques, pressions climatiques, enjeux militaires et questions environnementales y convergent. La manière dont ces dynamiques seront gérées façonnera non seulement l’avenir de l’île, mais aussi l’équilibre stratégique de l’Arctique et du système international dans les décennies à venir.
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