Banlieues Bleues : les voix du monde résonnent en Seine-Saint-Denis 

 Banlieues Bleues : les voix du monde résonnent en Seine-Saint-Denis 

Banlieues Bleues rappelle que la musique peut encore ouvrir des espaces où l’on écoute autrement, où l’on regarde autrement

Il y a des festivals qui programment, et d’autres qui racontent. Banlieues Bleues appartient résolument à la seconde catégorie. Du 27 mars au 17 avril 2026, la Seine-Saint-Denis devient une scène à ciel ouvert, traversée par des sons qui voyagent, se transforment et se répondent. Ici, le jazz n’est pas une nostalgie : c’est une langue vivante, parfois rugueuse, souvent imprévisible, toujours politique.

Dans une édition plus resserrée mais intensifiée, le festival déploie ses concerts dans plusieurs villes du département – de Pantin à Saint-Denis, en passant par Montreuil ou Saint-Ouen. Une géographie qui n’a rien d’anodin : elle épouse celle des circulations humaines, culturelles et historiques qui nourrissent sa programmation.

Nos favoris

  • Kabareh Cheikhats (Maroc) – 3 avril à La Courneuve
    Le collectif casablancais remet au goût du jour l’héritage des chikhates, ces chanteuses populaires de l’aïta, dans une forme scénique libre et contemporaine. Un spectacle à la fois festif et politique, qui interroge la mémoire et la place des femmes dans la tradition.
  • Love & Revenge (Liban / Algérie / France) – 4 avril à Saint-Denis
    Ce projet revisite l’univers d’Oum Kalthoum en le croisant avec des sonorités électroniques et une dimension visuelle immersive. Une relecture audacieuse qui fait dialoguer patrimoine musical et création actuelle.
  • Khalil EPI (Tunisie) – 7 avril à Montreuil
    Avec une approche hybride, Khalil EPI brouille les frontières entre concert, performance et installation. Son univers, à la fois sonore et visuel, propose une expérience sensorielle singulière.

  • Asmaa Hamzaoui & Bnat Timbouktou (Maroc) – 9 avril à Saint-Ouen
    À la tête d’un groupe féminin rare dans l’univers gnawa, Asmaa Hamzaoui s’impose avec une musique puissante et habitée. Elle inscrit cette tradition dans une dynamique contemporaine, sans en perdre la force spirituelle.
  • Retro Cassetta (Maroc) – 9 avril à Saint-Ouen
    À travers ses DJ sets, Retro Cassetta exhume les sons oubliés de l’ère cassette au Maghreb. Une plongée vibrante dans une mémoire musicale populaire, revisitée avec une énergie résolument actuelle.

Ainsi, dès l’ouverture, le ton est donné. Le projet Twende Pamoja, porté notamment par Aunty Rayzor et Théo Ceccaldi, bouscule les lignes. Le singeli tanzanien, musique électronique ultra-rapide, y croise le rap et des envolées instrumentales. Rien de sage, rien de figé : le jazz, ici, déborde de lui-même.

Même logique avec les sets de Edna Martinez, qui convoquent la culture picó – ces sound systems colombiens nourris d’influences africaines. Une manière de rappeler que les musiques ne circulent jamais en ligne droite, mais en boucles, en détours, en réappropriations.

Au fil des soirées, cette hybridation devient une signature. La chanteuse KeiyaA, insaisissable, mêle soul expérimentale et poésie intime, tandis que Uzi Freyja impose une énergie brute, entre rap, électro et performance. Des propositions qui refusent les cases, et c’est précisément là que réside leur force.

Quand la musique devient politique

L’un des moments les plus marquants du festival se joue hors scène, avec la projection de Soundtrack to a Coup d’État au Cinéma Le Trianon. Le film revient sur l’assassinat de Patrice Lumumba, en révélant un angle méconnu : l’usage du jazz comme outil diplomatique par les États-Unis en pleine guerre froide.

À travers les figures de Nina Simone ou Dizzy Gillespie, se dessine une tension fascinante : le jazz comme instrument de pouvoir, mais aussi comme cri de résistance. Une ambivalence qui irrigue toute la programmation. Car derrière les sons, ce sont bien des récits qui s’affrontent. Ceux des diasporas, des héritages coloniaux, des identités recomposées.

Banlieues Bleues, ce n’est pas seulement une programmation, c’est une manière d’écouter le monde. Le festival défend, sans discours appuyé, une évidence précieuse : la diversité n’est pas un slogan, c’est une expérience vécue. À l’heure des replis, Banlieues Bleues rappelle que la musique peut encore ouvrir des espaces où l’on écoute autrement, où l’on regarde autrement, et où, parfois, l’on imagine autrement le monde commun.

Toute la programmation également disponible sur le site du festival ICI.

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