Banques tunisiennes : l’État multiplie les sollicitations au risque d’étouffer le crédit

Si les banques privées tunisiennes ne sont plus légalement contraintes de prêter directement à l’État dans le cadre du projet de Loi de finances 2027, la pression publique sur leurs ressources ne faiblit pas.
Financement des caisses sociales, crédits sans intérêts aux PME et aux particuliers, soutien à la filière oléicole : les sollicitations se multiplient, au risque de réduire les marges de financement de l’économie productive. Parallèlement à cela, le recours exceptionnel aux avances de la Banque centrale de Tunisie (BCT) au Trésor public entretient les interrogations sur la soutenabilité de cette politique et ses conséquences inflationnistes.
Une pression persistante sur les ressources des banques
L’État tunisien a beau avoir renoncé à imposer aux banques privées des souscriptions directes à ses emprunts dans le cadre des lois de finances 2026 et 2027, il continue en réalité de mobiliser leurs capacités de financement à travers d’autres mécanismes. Après leur contribution au financement des caisses sociales, à hauteur de 4 % de leurs bénéfices, et l’obligation de consacrer 8 % de ces mêmes bénéfices à des crédits dits « sur l’honneur » à taux zéro au profit des PME et des particuliers, une nouvelle sollicitation se profile apprend-on le 19 octobre.
Par l’intermédiaire de la Banque centrale, les établissements bancaires sont ainsi appelés à renforcer le financement de la filière oléicole pour assurer le bon déroulement de la campagne de récolte des olives 2026-2027. L’objectif est compréhensible : soutenir une activité stratégique pour les exportations, les revenus agricoles et l’emploi rural. Mais cette accumulation de demandes pose la question des limites du rôle assigné au secteur bancaire dans la mise en œuvre des politiques publiques.
Car « les ressources des banques ne sont pas illimitées », insiste à ce propos l’économiste Aram Belhadj. « Les bénéfices mobilisés pour des dispositifs décidés par l’État ne peuvent être affectés à d’autres usages. Quant aux crédits accordés à des conditions administrées, ils peuvent réduire la capacité des établissements à financer des entreprises sur la base de critères commerciaux, de leur rentabilité et de leur profil de risque ».
Le risque est par conséquent celui d’un effet d’éviction du crédit privé : à mesure que les banques sont sollicitées pour répondre aux besoins publics ou financer des programmes ciblés, elles peuvent disposer de moins de marges pour accompagner les investissements productifs, la modernisation industrielle ou le développement des entreprises exportatrices, autant d’éléments vitaux pour une économie en voie de développement.
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À court terme, ces dispositifs peuvent certes soutenir des secteurs prioritaires et préserver l’activité. Mais à moyen terme, leur multiplication pourrait peser sur la croissance si elle se traduit par un accès plus difficile au crédit, une hausse de son coût pour les emprunteurs non privilégiés ou une allocation moins efficace des ressources financières. Le soutien à l’oléiculture, notamment, ne produira des effets durables que s’il contribue à améliorer la productivité, la transformation locale et la valeur ajoutée, plutôt qu’à répondre uniquement aux besoins immédiats de la campagne qui vise les marchés chinois et britannique.
Le recours répété à la BCT, une tentation aux risques inflationnistes
Cette pression sur les banques privées s’inscrit dans une stratégie plus large de mobilisation des ressources financières pour couvrir les besoins de l’État. La Loi de finances 2026 avait ainsi prévu une autorisation exceptionnelle permettant à la BCT d’accorder au Trésor public des facilités de financement de 11 milliards de dinars, sans intérêts et remboursables sur quinze ans. Le projet de Loi de finances 2027 prévoit de reconduire ce mécanisme cette fois à hauteur de 9,8 milliards de dinars.
Le recours à la banque centrale présente un avantage immédiat pour les finances publiques : il permet de couvrir des besoins de trésorerie sans supporter les conditions de taux qu’imposerait un financement classique sur les marchés. Mais cette facilité apparente comporte un risque majeur : celui de faire de la création monétaire une réponse récurrente aux déséquilibres budgétaires.
Une approche à forte connotation idéologique critiquée par l’opposition tunisienne. Historiquement, la relance par l’injection de liquidités s’inscrit dans les politiques de relance d’inspiration keynésienne, sauf qu’utiliser la monnaie comme un outil de relance économique n’est préconisé selon cette doctrine qu’en période limitée de sous-activité.
En plus d’alimenter les tensions inflationnistes, la redondance de ces opérations risque aussi d’affaiblir la discipline budgétaire en installant l’idée que les déficits peuvent être couverts par des financements exceptionnels plutôt que par une réforme durable des recettes et des dépenses publiques.
La sollicitation permanente des banques privées et le recours répété aux avances de la BCT procèdent ainsi d’une même logique : mobiliser les ressources financières disponibles pour répondre aux besoins immédiats de l’État, au lieu de créer les conditions d’une croissance durablement génératrice de recettes. Un modèle abandonné de longue date dans les démocraties libérales des économies industrialisées, où le financement monétaire direct des déficits publics est généralement fortement encadré.
Si dans les pays du sud le protectionnisme, le financement des besoins publics et le soutien aux filières stratégiques sont plus légitimes, encore faut-il qu’ils ne se transforment pas en mécanismes permanents de captation du crédit, au détriment de l’initiative privée et de la stabilité monétaire.
