Bataille de chiffres autour du livre sacré des musulmans

Plusieurs éditions du Coran et de la Bible sont posées sur une étagère dans les locaux de la Société islamo-chrétienne (CIG) à Cologne-Mülheim. Photo : HENNING KAISER / dpa Picture-Alliance via AFP
En raison de l’importance du sujet et en concomitance avec le mois de Ramadan, nous mettons en ligne le dossier sur le Coran, paru dans le magazine Le Courrier de l’Atlas de février. Bonne lecture à tous !
Avec au moins 3 milliards d’exemplaires diffusés sur la planète, le Coran arriverait en seconde position après la Bible, qui culmine à 5 milliards d’unités. Mais il ne s’agit que d’estimations imprécises, dues à la nature particulière de l’ouvrage et à son mode de diffusion. Enquête sur un mystère statistique.
C’est sans doute un « trou noir » dans le domaine des données statistiques. Si l’on en croit plusieurs estimations circulant dans les médias, la Bible serait le livre le plus diffusé dans le monde, suivie par le Coran puis par Le Petit Livre rouge du Chinois Mao Zedong. La difficulté de chiffrage tient en grande partie à la distribution gratuite du Coran. L’objet lui-même obéit à une logique profondément différente de celle d’un livre classique. Il ne s’agit pas seulement d’un texte à vendre, mais d’un objet sacré à transmettre. Cette dimension transforme radicalement le rapport au tirage, à la gratuité et à la circulation.
Une étude du segment religieux dans les pays anglo-saxons et en France permet de se rendre compte de ces différences avec le reste de l’édition de livres. Celui-ci représente, dans les premiers, entre 5 % et 7 % des revenus totaux du livre, contre 3 % à 4 % dans l’Hexagone. Les revenus s’élèvent à 1,6 milliard d’euros au Royaume-Uni, 860 millions d’euros aux États-Unis, mais à peine 120 millions d’euros en France.
En Occident, les titres chrétiens dominent, avec près de 90 % du marché. Réimprimées 10 à 30 fois sur plusieurs décennies, les traductions du Coran peuvent atteindre des chiffres impressionnants. On estime ainsi que la traduction anglaise d’Abdullah Yusuf Ali, parue en 1934, atteint 500 000 exemplaires cumulés, tandis que celle de l’Irakien Nessim Dawood, publiée en 1956, se chiffre à 250 000 exemplaires.
Marché français stable
En France, le marché est dominé par des traductions du Coran et des ouvrages dérivés publiés par deux types de maisons d’édition. Les éditeurs spécialisés captent plus de 70 % du marché via des circuits confessionnels. Ils peuvent choisir les textes, les présentations et les notes explicatives. Ni le Conseil français du culte musulman ni les mosquées n’ont de pouvoir légal sur leurs publications, tandis que l’État intervient uniquement sur le droit d’édition, le dépôt légal et la lutte contre les contenus haineux.
Parmi ces éditeurs, on trouve la Maison d’Ennour, dirigée par Abdelhamid El-Aziri, qui culmine à 2,4 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Autre ténor publiant le Coran, les éditions Albouraq – pont entre le Liban et la France – possèdent un grand catalogue sur le monde musulman, l’histoire et la spiritualité. Le chiffre d’affaires de l’entreprise, dirigée par la famille Mansour, a été de 1,2 million d’euros en 2023. À Lyon, Tawhid – proche de l’Union des jeunes musulmans – travaille beaucoup sur une offre identifiable pour la jeunesse. Elle appartient à la société Sodelim et est dirigée par Fahiza Benezzaoui. Son chiffre d’affaires fluctue entre 700 000 et 800 000 euros annuels. Enfin, des maisons plus petites comme Al Bayyinah ou Al Imam, à Argenteuil, ou Couronnes Livres, à Paris, tentent de tirer leur épingle du jeu, avec un chiffre d’affaires de quelques dizaines de milliers d’euros seulement.
De grandes maisons comme Gallimard, Albin Michel, Actes Sud ou Maisonneuve & Larose diffusent également des traductions du Coran, devenues des classiques académiques. Le marché est stable, malgré quelques pics (+ 30 % pendant le ramadan, hausse importante après les attentats islamistes de 2015). En tête des traductions francophones, on trouve celle de Mohamed Hamidullah, musulman d’origine indienne, docteur ès lettres de l’université de la Sorbonne, à Paris. Avec le prêtre Michel Leturmy, il publie sa traduction française en 1959 au Club français du livre, maison d’édition réputée. En 1965, on en est déjà à la cinquième réimpression de l’ouvrage, qui dépasse alors 50 000 exemplaires. Avec une quinzaine de rééditions jusqu’en 2000 et sa diffusion dans toute la francophonie, on peut estimer qu’il a atteint le million de volumes vendus. En ajoutant les éditions piratées, le chiffre le plus probable pourrait tourner autour de deux à trois millions d’exemplaires.
Toujours dans les années 1950, en 1957, Régis Blachère publie une autre traduction. Grâce aux rééditions des années 1980 et 2000, on estime qu’il s’en est écoulé entre 30 000 et 60 000 exemplaires, essentiellement pour des fonds universitaires. Référence de l’islamologie, Le Coran de Denise Masson paraît en 1967. Introduit dans la collection « La Pléiade » des éditions Gallimard, ce livre aurait été vendu de 30 000 à 120 000 exemplaires, en dépit d’un prix élevé qui a sans doute freiné les ventes au grand public.
Albin Michel a pu s’appuyer, en 1993, sur Jacques Berque, grand connaisseur du monde arabe, qui a écoulé entre 40 000 et 80 000 exemplaires de son essai de traduction. Enfin, le Coran de Malek Chebel, paru en 2009, a bénéficié d’une bonne visibilité commerciale en France, surtout après les attentats de 2015.
Les dons nombreux des mosquées
Dans les foyers musulmans, on trouve souvent le livre, donné ou transmis par un proche. La possession de plusieurs exemplaires est liée à des cadeaux ou à des versions premium du livre sacré. Pour beaucoup, leur exemplaire provient d’un don gratuit de la mosquée. La plupart des livres sont imprimés par l’Arabie saoudite, la Turquie ou le Maroc. En haut du classement figure le Complexe du roi Fahd pour l’impression du Saint Coran, qui existe depuis 1984 à Médine. Avec ses 1 700 employés et ses 2 200 tonnes de papier commandées par an, le plus gros producteur mondial en imprime environ 10 millions d’exemplaires par an, dont 80 % partent gratuitement à l’export.
En termes cumulés, le gouvernement indiquait, en août 2020, que 318 millions d’exemplaires auraient été imprimés. Grâce à des subventions royales et logistiques (avions-cargos), les livres religieux peuvent être distribués lors des pèlerinages (Omra ou Hajj) ou transportés vers d’autres pays musulmans. Cinquante-cinq traductions en 39 langues sont proposées. L’Asie (ourdou, indonésien, bengali, turc, persan) représente 20 % des traductions. Depuis 2012, on trouve également des exemplaires en braille et en langue des signes.
De son côté, l’Égypte, avec sa maison d’édition Dar Al-Maarifa, fournirait 4 à 6 millions d’exemplaires, alors que la Turquie en produirait 3 millions, bilingues turc-arabe. Quant au Maroc, à travers la Fondation Mohammed VI, il aurait imprimé un million de corans en 2020, dont près de 60 % sont distribués aux mosquées du Royaume et à l’étranger.
CORAN, ENQUÊTE SUR UN BEST-SELLER, un dossier réalisé par Rachid Benzine, Abdellatif El Azizi, Yassir Guelzim, Nadia Hathroubi-Safsaf, Fadwa Miadi et Fatma Torkhan
SOMMAIRE
Bataille de chiffres autour du livre sacré des musulmans
De Paris à Argenteuil, les itinéraires multiples d’un objet de culte
Un sacré bouquin
Jacqueline Chabbi : « Le Coran indique la bonne voie, sans contraindre »
De kalima à baraka, retour aux sources du Coran
La parole de Dieu, pilier des trois religions monothéistes (à paraître)
Six livres pour déconstruire les idées reçues (à paraître)
