Cannes 2026 : reconnaissance sous conditions pour les cinémas du Sud

Congo Boy du cinéaste congolais Rafiki Fariala
À mesure que se dévoile la sélection du Festival de Cannes 2026, une cartographie familière se dessine : celle de cinémas du Sud de plus en plus présents, mais toujours à distance du centre. Entre visibilité croissante et reconnaissance incomplète.
La réalisatrice marocaine Leïla Marrakchi y présente La más dulce, aux côtés du Palestinien Rakan Mayasi (Yesterday, the Eye Didn’t Sleep), du Congolais Rafiki Fariala (Congo Boy) et de la Rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo (Ben’imana). À ce stade des annonces, aucun film de la région ne figure encore en compétition officielle — une absence qui, loin d’être anecdotique, prolonge une tendance persistante à reléguer ces cinématographies dans des espaces parallèles.

Cette présence, bien réelle, reste pourtant périphérique. Comme si ces regards venus du Sud continuaient d’être accueillis, reconnus même, mais à distance du cœur symbolique du festival. La section Un certain regard joue ici un rôle ambivalent : vitrine de découvertes et de singularités, mais également frontière implicite dans la hiérarchie cannoise.
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Une nouvelle génération de cinéastes qui s’impose
Le retour de Leïla Marrakchi avec La más dulce s’inscrit dans une trajectoire déjà bien identifiée. Depuis Marock, la cinéaste marocaine développe une œuvre attentive aux mutations sociales, entre ancrage local et circulation internationale, notamment via des collaborations avec des plateformes comme Netflix. Sa présence à Cannes témoigne d’une continuité, mais aussi d’une reconnaissance qui reste, une fois encore, cantonnée à une section parallèle.

Autour d’elle, une nouvelle génération confirme la vitalité des cinémas du Sud. Rakan Mayasi explore les tensions de l’exil et de l’identité, Rafiki Fariala incarne une scène congolaise encore peu visible, tandis que Marie-Clémentine Dusabejambo inscrit son travail dans une mémoire rwandaise profondément marquée par l’histoire. Autant de trajectoires qui dessinent un paysage riche, audacieux, mais encore en quête d’un accès régulier aux espaces les plus exposés.
Cette situation s’inscrit dans une histoire plus longue. Des figures comme la Tunisienne Kaouther Ben Hania, dont Les Filles d’Olfa a atteint une reconnaissance mondiale, ou la Libanaise Nadine Labaki, révélée à Cannes avec Capharnaüm, illustrent cette capacité à émerger sur la scène internationale. Mais leurs parcours révèlent aussi une tension persistante : celle d’un cinéma qui accède à la visibilité globale à travers des circuits de légitimation largement extérieurs à ses territoires d’origine.
Entre liberté artistique et contraintes économiques
Car derrière la sélection se joue une réalité plus structurelle. Les films issus d’Afrique et du Moyen-Orient reposent majoritairement sur des coproductions internationales, passage quasi-obligé vers les financements et les festivals. Si ce modèle favorise l’émergence de nouvelles voix, il impose aussi ses cadres, ses attentes, parfois même ses récits. Les critiques formulées depuis les pays d’origine — reprochant à certains cinéastes d’ajuster leurs œuvres aux attentes des bailleurs de fonds — traduisent cette tension entre liberté artistique et contraintes économiques.
La sélection 2026 confirme ainsi une réalité paradoxale : jamais les cinémas d’Afrique et du Moyen-Orient n’ont été aussi visibles, et pourtant leur accès à la compétition officielle demeure incertain. Comme si, derrière l’ouverture affichée, persistait une géographie tacite du cinéma mondial.

À Cannes, la reconnaissance ne se mesure pas seulement au nombre de films sélectionnés, mais à la place qu’ils occupent. Et si les regards venus du Sud continuent de s’imposer par leur force narrative et leur singularité, il leur reste encore à conquérir cet espace central où se joue, année après année, la définition même du cinéma mondial.
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