Chronique.Le nouveau désordre mondial

crédit photo :Kevin Lim/The Straits Times/Pool/Eye Presse/AFP

En déclarant une guerre commerciale à l’Europe, Trump entend briser l’alliance occidentale. Un retour à l’isolationnisme qui se vérifie partout : on est revenu au chacun pour soi. Cela ne dit rien qui vaille pour le maintien de la paix dans le monde.

Donald Trump s’est choisi des ennemis privilégiés : ses plus proches alliés. Au sommet du G7 à Québec, le Président américain s’est adressé à ses collègues, chefs d’Etats des principales puissances occidentales, en les abreuvant de goujateries peu ordinaires dans les relations diplomatiques. Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a été qualifié “d’homme spécialement malhonnête”. Emmanuel Macron s’est vu reprocher d’accueillir “tous les terroristes”. Le Japon, la Grande-Bretagne et l’Allemagne n’ont pas été mieux traités. Après avoir consenti à acquiescer du bout des lèvres à un communiqué commun, de façade, Trump a laissé en plan la conférence, repris son avion pour Washington, où il a renié sa signature en repartant à l’offensive contre ses partenaires.

Revenir à l’isolationnisme d’avant 1940

La raison supposée de ces bisbilles réside dans les droits de douane imposés aux marchandises américaines en Europe. Prétexte aberrant. Les spécialistes estiment que ces taxes s’élèvent en moyenne à 1,6 % en Europe, et à 0,8 % au Canada. A l’exception de quelques produits, la liberté de circulation des marchandises recommandée par l’Organisation mondiale du commerce règne pratiquement, afin de dynamiser l’économie mondiale. Les intérêts de l’Amérique ne sont nullement menacés.

Derrière le paravent des discours, Trump cherche en réalité à briser l’alliance occidentale. Il veut convaincre son électorat que les USA assurent à fonds perdus la sécurité de ses alliés et qu’il est temps de mettre un terme à un système qui a assuré la paix ces soixante-quinze dernières années. Autrement dit, il entend revenir à l’isolationnisme d’avant 1940. L’ordre mondial sous lequel nous vivons depuis 1945 serait alors désintégré.

L’infrastructure sécuritaire planétaire a connu des phases. Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la planète s’est divisée en deux blocs, Est et Ouest. D’un côté, “le monde libre” conduit par Washington, de l’autre, le communisme sous la houlette de Moscou. Entre les deux coalitions, la guerre froide s’est maintenue plus de quatre décennies. L’esprit du conflit reposait sur l’incompatibilité idéologique. Deux croyances opposées se heurtaient. Le marxisme-léninisme et l’égalité côté soviétique, les droits de l’homme et la liberté côté occidental. L’économie de marché et la liberté d’entreprendre contre l’Etat producteur et la prohibition de la propriété privée. Deux philosophies, deux théories, finalement deux religions. Les deux grands, Moscou et Washington, régnaient en maîtres dans leur camp. Pour ma part, je fus communiste dans ma prime jeunesse, et suis social-démocrate depuis lors.

La guerre froide n’a pas toujours été si froide. Au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine, les deux camps ont guerroyé par procuration. J’ai été témoin sur le terrain de bon nombre de ces conflits et toujours frappé par le soin que prenaient les grandes puissances à camoufler leur présence militaire. Une seule fois, en novembre 1962 à Cuba, la crise est parvenue à la lisière d’une guerre mondiale. La sagesse conjuguée de Nikita Khrouchtchev et de John Fitzgerald Kennedy nous a épargnés ce cauchemar.

Des Etats-Unis établis en gendarme du monde

Cette longue période “pacifique” tient à un secret : l’équilibre de la terreur nucléaire. Les protagonistes savent parfaitement que s’ils détruisent l’ennemi, ils seront eux-mêmes anéantis. Un jeu perdant-perdant. Les peuples ne seraient pas les seuls à en souffrir. En appuyant sur le bouton, le chef signe son propre suicide.

Au final, le communisme a fait preuve de sa stérilité économique. Les salaires étaient très proches de l’égalité, mais ils étaient si bas qu’ils instauraient une indigence généralisée. Le système s’est effondré sur lui-même. Le 9 novembre 1989, je fus de ceux, à Berlin, qui détruisirent (sans mal) le Mur de la honte, lequel marquait la frontière entre les deux camps. L’URSS s’est désagrégé. Le capitalisme triomphant s’est étendu au monde entier. Aujourd’hui, hormis la Corée du Nord et Cuba, le libéralisme économique prédomine partout.

Un nouvel ordre mondial s’est instauré, celui de l’hyperpuissance. Répondant à ce qu’ils appellent leur “destinée manifeste”, les Etats-Unis se sont établis en unique pouvoir international, en gendarme du monde. La paix régnait par eux, grâce à eux. Ils jugeaient et punissaient les délinquants. Dont Saddam Hussein. Lors de la guerre froide, l’Irakien se serait allié à l’URSS, il aurait conquis le Koweït et nul n’aurait eu la capacité de l’en chasser. Il s’y est pris en août 1990, près d’un an trop tard, alors que Moscou était tombée au rang de capitale provinciale. Saddam a été pendu et l’Amérique sacrée première reine de l’univers. Son règne sera bref.

Le 11 septembre 2001, les tours jumelles s’effondrent sous les coups d’Oussama Ben Laden. George W. Bush châtie le crime par la plus grosse bêtise de tous les temps : l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak. Il perd les deux guerres. Le gendarme du monde rend l’âme. Barack Obama en prend acte en s’interdisant de bombarder la Syrie. Donald Trump creuse le sillon au plus profond : “America first”. Retour à l’isolationnisme, adieu les grandes coalitions et d’abord dislocation de l’esprit de l’Otan, de l’Alliance atlantique.

“Se moderniser sans s’occidentaliser”

Si Vladimir Poutine rééditait en Lettonie le coup de la Crimée, l’armée américaine interviendrait-elle ? Rien n’est moins sûr. L’Europe sous-armée serait-elle en mesure d’intimider la Russie ? Probablement pas. Le Japon détient-il toujours l’assurance qui le protège de la Chine ? Mystère. Et si l’intérêt commercial de Trump lui dictait de laisser choir le Japon ? Quid de la sécurité mondiale ? En fait, elle s’est évanouie. On est revenu au chacun pour soi.

Avec la mort du communisme et le discrédit du néoconservatisme, le temps des idéologies est révolu. Plus personne n’offre un aménagement nouveau de la société. La justice sociale, l’amitié entre les peuples, le respect des valeurs universelles, ces idées sont toujours présentes (auprès de gens comme moi, par exemple), mais elles ne prospèrent plus. Les vertus de l’humanisme ne sont plus une évidence. En dépit de son exécrable réputation, Trump gagne en popularité dans le monde. Poutine tout autant. Le sort des migrants touche une fraction de l’opinion, sans atténuer la peur de l’immigration. On ne parle pas encore de démondialisation (une imbécillité), mais les peuples sont pour la plupart enclins à se replier sur eux-mêmes. Sur leurs propres valeurs.

En Chine, le marxisme de Mao Zedong s’efface au profit d’un retour à Confucius, qui a constitué durant des millénaires le socle de l’unité du pays. Au Japon, on revient au shintoïsme et au bouddhisme, les religions historiques qui s’étaient estompées avec la modernisation. En Inde, les hindouistes au pouvoir ignorent les 170 millions de musulmans, qui s’accroîtraient à 300 millions en 2050, selon une récente étude. Dans les pays musulmans, la religion prend désormais la place qu’on sait. L’universalisme et l’humanisme perdent partout du terrain. Les nationalismes culturels progressent avec un slogan encore inexprimé : se moderniser sans s’occidentaliser.

Quelles structures, quelles forces maintiendront la paix dans cette humanité fragmentée ? Quel nouvel ordre mondial ? Nous l’ignorons. Mais nous savons avec certitude que nous sommes entrés dans un nouveau désordre mondial. 

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