Chronique.Ronds-points et lignes de fuite

crédit photo : F. Ferville pour Le Courrier de l'Atlas

L’écrivain Mabrouck Rachedi croque l’actualité. Ce mois-ci, l’auteur de “Toutes les couleurs de mon drapeau” évoque la dimension sociale et politique du mouvement des gilets jaunes.

Des images en boucle à la télévision : les Champs-Elysées s’embrasent, des scènes de ­batailles rangées, des accidents dans des ronds-points occupés… Les gilets jaunes ont ouvert les yeux sur une faille, béante, qui divise la France et qu’on feint de découvrir comme, en leur temps, les émeutes de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) de 2005 avaient mis en lumière les problèmes des banlieues. Comme d’habitude, le traitement de l’information se concentre sur les violences spectaculaires et les réactions outragées, qui ne racontent que la ­périphérie du problème véritable, la crise sociale.

Fixer un horizon lointain pour fuir la réalité

Qu’il me soit permis de raconter une anecdote vécue il y a deux ans, à Saint-Denis. Un inconnu d’une cinquantaine d’années m’aborde dans la rue pour que je lui lise une lettre. Une administration le menace d’une saisie pour un impayé de quelques dizaines d’euros. En mai 2018, Emmanuel Macron avait raillé “ceux qui pensent que le summum de la lutte, c’est les 50 euros d’APL (aide personnalisée au logement, ndlr)”. Le président de la République, assis sur son socle jupitérien, semblait avoir oublié que même la pyramide du Louvre, devant laquelle il avait prononcé son discours de victoire, repose sur une base. C’est cette base, la France qui traverse la rue sans trouver d’emploi, qui s’est rappelée à lui.

La fracture entre l’élite et le peuple, si on veut parler vite, est apparue évidente. Ces gens venus principalement de province, avec un gilet de haute sécurité réservé aux automobilistes, ont été pris de haut, de très haut par ceux qui voulaient voir dans leur colère un contresens historique. Ils ne se projetaient pas plus loin que leurs fins de mois, quand l’augmentation de la taxe sur le gazole vise à préserver la planète. Oui, mais à quoi sert un télescope pointant les étoiles si on est aveugle à la détresse sous nos fenêtres ? A fixer un horizon lointain, on fuit la réalité en face de soi.

Autre ligne de fuite, la représentation des évé­nements. La dégradation de l’Arc de Triomphe est devenue, à en croire certains, le summum de la barbarie. Cette fixation sur le patrimoine, qui renvoie au passé, relègue au second plan le présent. Des comparaisons déplacées avec de véritables horreurs de l’Histoire (combien de fois a-t-on lu que les nazis n’avaient, eux, pas osé s’en prendre aux monuments parisiens ?) ont une nouvelle fois souligné la déconnexion avec la réalité et cette volonté de se découpler du présent.

Défaut de direction

La verticalité, chère au président de la République, semble lui avoir donné le vertige. Après un long silence, il a fini par entendre le bruissement de la rue, en proposant d’augmenter le salaire minimum de 100 euros par mois. ­Insuffisant, selon les premières réactions des représentants des gilets jaunes, dont on peine à comprendre les revendi­cations, butinant aux extrêmes de l’échiquier politique. Si la ­colère est un bruit qui interpelle, elle reste vaine lorsqu’elle n’est pas portée par une voix posée et cohérente. Transformer un mouvement social légitime en propositions politiques ­audibles nécessite autre chose que le discours flou, contradictoire et, sur certains points, détestable des gilets jaunes. Si occuper des ronds-points a porté ses fruits, ce n’est pas un programme. Un rond-point est censé fluidifier la circulation mais, sans choisir de direction claire, on finit par y tourner en rond. 

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