Classes populaires en politique : le peuple marginalisé

 Classes populaires en politique : le peuple marginalisé

A l’Assemblée nationale française, seul 6 % des députés sont issus des classes populaires. (crédit photo : Eric Beracassat/Hans Lucas via AFP)

Un rapport publié en septembre 2025 dévoile la sous-représentation des classes populaires en politique parmi les dirigeants politiques. Plus on monte dans la hiérarchie élective, plus leur présence recule. Le collectif Démocratiser la politique plaide pour une “parité sociale”, afin de corriger ce déséquilibre structurel et mieux représenter la société française.

Magazine numéro 210 – mars 2026

Le chiffre parle de lui-même : lors des élections au Parlement européen de 2024, 81 % des eurodéputés français élus appartenaient aux classes supérieures. Comment renouveler cette représentation nationale et renforcer la place des classes populaires en politique ?

En septembre dernier, le collectif Démocratiser la politique (DLP) a publié le rapport Tous les mêmes ?. Ce travail dresse le portrait social de la France politique de 2002 à nos jours. À l’approche des élections municipales, ce travail sociologique met en lumière un manque de personnalités issues des classes populaires. Elles restent rares dans les plus hautes sphères de la vie politique.
Par ailleurs, DLP propose également des pistes pour favoriser une plus grande diversité sociale.

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Une étude inédite

Classes populaires en politique : Le sociologue et militant Kevin Vacher, membre du collectif Démocratiser la politique, à Marseille, en 2024.
Le sociologue et militant Kevin Vacher, membre du collectif Démocratiser la politique, à Marseille, en 2024. (crédit photo : Miguel Medina/AFP)

Cette étude inédite a été lancée en 2022 par Kevin Vacher, sociologue, Taoufik Vallipuram, entrepreneur social et activiste, ainsi que Tara Dickman, conseillère en stratégie. “Après les élections législatives, certains militants nous ont fait part des obstacles rencontrés, contextualise Kevin Vacher. Directeur scientifique du projet, il est aussi praticien de l’éducation populaire. Nous voulions comprendre et analyser ce problème, et le vérifier sur le terrain.”

Après s’être d’abord concentré sur les raisons pour lesquelles les classes populaires se voient écartées, le collectif a inversé sa focale. “Nous avons réalisé que leur absence était moins due à un problème d’engagement qu’à une domination exercée par les classes supérieures.”

En effet, DLP rappelle que 2,17 millions de personnes ont candidaté à une élection depuis une vingtaine d’années. Parmi elles, 60 % provenaient des classes populaires et moyennes. Afin de réfuter l’idée de leur désengagement, DLP cite des exemples récents, comme la liste des Motivé·e·s à Toulouse, qui avait fait élire des représentants des quartiers populaires en 2001, ou, plus récemment, le mouvement des “gilets jaunes”.

Pour la partie quantitative, le collectif a analysé des données électorales. Elles portent sur le profil des personnalités élues depuis 2001. “Cette base du ministère de l’Intérieur était publique, mais elle n’était pas exploitable : rien que l’étude des chiffres a exigé six mois de travail continu de notre part.” Il est désormais possible de consulter une cartographie des élus sur le site internet du collectif.

Ainsi, à partir de ces données, on observe que la part des classes populaires en politique diminue à mesure que l’on monte dans la hiérarchie électorale. Elles représentent 22 % des exécutifs municipaux (petites communes incluses), 7 % des élus régionaux et départementaux, 6 % des députés et 2 % des sénateurs.

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Classes populaires en politique : invisibilisation et mépris

Par ailleurs, le rapport souligne également une disparité géographique : les classes populaires sont davantage présentes dans le monde rural, mais restent largement invisibles dans les centres urbains. “Dès qu’il y a du pouvoir politique en jeu, les classes supérieures s’organisent en utilisant les règles du système électoral pour être surreprésentées et s’approprier ce pouvoir”, résume Kevin Vacher.Selon le rapport, le Rassemblement national est le parti le plus concerné par cet écart social : lors des élections législatives, la part de ses candidats issus des classes supérieures est passée de 30 % à 45 % entre 2012 et 2024.

Au-delà de la base de données, les trois fondateurs ont travaillé avec un groupe de 42 “co-chercheurs”. Ce groupe était composé de citoyens engagés ayant fait l’expérience d’invisibilisation, de mépris ou d’échecs malgré leur investissement politique. Au cours d’une centaine d’heures d’ateliers de socioanalyse narrative, ces co-chercheurs ont témoigné de leur parcours dans les arcanes du pouvoir. Issus de différents courants politiques, ils ont aussi comparé leurs expériences. De ces échanges est issue une liste d’une trentaine d’obstacles systémiques, ensuite confrontée aux travaux scientifiques existants.

Formés à l’entretien sociologique et encadrés par des bénévoles, les co-chercheurs ont ensuite mené 25 entretiens avec des personnalités publiques. Parmi elles : parlementaires, maires, journalistes ou figures issues des quartiers populaires. Enfin, les enseignements qualitatifs ont été traduits en hypothèses quantitatives, aboutissant au rapport final.

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Parité sociale : une solution pour les classes populaires en politique

En revanche, pour remédier à ces constats, le collectif défend l’instauration d’une “parité sociale”, sur le modèle de la parité femmes-hommes instaurée en 2000, qui a contribué à féminiser la vie politique. Pour y parvenir, DLP propose notamment de limiter la surreprésentation des classes supérieures par des seuils correspondant à leur poids réel dans la population. Le collectif suggère également une réforme du statut des élus, facilitant l’accès à la formation et réduisant les risques de précarité ou d’isolement.

La démarche a suscité l’intérêt du monde académique. “Des laboratoires ont organisé des séminaires autour des données mises en avant dans notre rapport, explique Kevin Vacher. Plusieurs chercheurs nous ont sollicités pour comprendre notre méthode et cet usage stratégique des sciences sociales.”

Enfin, DLP souhaite généraliser l’accès aux données et les rendre disponibles en open data. “Nous voulons qu’elles soient exploitables par les journalistes et qu’il soit possible de réaliser des analyses à partir de requêtes. Cela pourrait s’inscrire dans le cadre d’un Observatoire de la parité sociale.”

Selon Kevin Vacher, une meilleure représentativité sociale des élus bénéficierait à l’ensemble de la population. Elle renforcerait notamment la place des classes populaires en politique. “En Amérique latine, des travaux ont montré que les classes populaires, qu’elles soient de droite ou de gauche, partagent des intérêts communs. Il faut créer de nouvelles incarnations, rendre la politique plus égalitaire et permettre aux citoyens de se sentir représentés. Cela réduirait certaines formes de discrimination et transformerait de nombreux débats publics.”