Dossier du Courrier.Migrants, Herrou malgré lui

Crédit photo : Bruno Bebert / Pascale Lourmand/Editions Kero

Figure de proue des militants pro-migrants, Cédric Herrou se retrouve au cœur d’un imbroglio judiciaire qui lui vaut les gros titres de la presse. Rencontre avec un agriculteur qui a transformé sa ferme en gîte pour réfugiés. 

“Au printemps 2016, je me suis rendu compte que l’Etat était aveugle face à la crise humanitaire et ne respectait pas l’accès aux droits. J’ai vu des femmes, des enfants et des familles entières livrés à eux-mêmes. Ils étaient en galère. Je les ai ramenés chez moi. C’est le problème qui est venu à moi, ce n’est pas moi qui suis allé le chercher. Je suis ­devenu militant pour trouver une solution”, explique Cédric Herrou, entre deux cuillères de soupe aux lentilles ­préparée par l’un des réfugiés que l’agriculteur héberge dans sa propriété. Une ferme perdue au milieu des oliviers à 3 kilomètres de la frontière franco-italienne.

Dans le collimateur de la justice

Depuis le printemps 2016, le trentenaire a fait l’objet de sept gardes à vue, d’une mise en examen, de multiples perquisitions, d’un contrôle judiciaire et d’un procès à l’issue duquel il a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à l’interdiction de fréquenter un certain nombre de lieux de son département (parvis de gares notamment) ou encore de sortir du territoire français. Ce que la justice lui reproche ? D’avoir aidé “à l’entrée et à la circulation d’étrangers en situation irrégulière”. Lui rétorque : “C’est le rôle d’un citoyen d’agir lorsqu’il y a défaillance de l’Etat.”

Les déboires de Cédric Herrou avec la justice – son avocat et la Ligue des droits de l’homme parlent de harcèlement – sont loin d’être terminés. Depuis mi-septembre, il est sous le coup d’une nouvelle plainte pour violence aggravée et séquestration de la part d’un passeur, actuellement écroué, et que l’agriculteur a lui-même signalé aux autorités. Un rebondissement que ses soutiens qualifient de “piège grossier”. Les actions en justice dont fait l’objet Cédric Herrou, qui, tous les mardis matin vend des œufs et des olives bio sur le marché de Breil-de-la-Roya, village perché dans les Alpes Maritimes, lui valent une notoriété et une ­attention médiatique internationale. Dans cette vallée transfrontalière, il n’est pas le seul à voler aux secours des exilés. Ils sont près de 200 personnes à les accueillir, les nourrir, les soigner ou les covoiturer. Il est devenu le plus célèbre d’entre eux.

Surveillé de près par les gendarmes

Son nom et son visage sont désormais familiers à ceux qui se soucient du sort réservé aux réfugiés, mais aussi à ceux qui les rejettent violemment. Et, en ce jour de marché, c’est un sympathisant de la cause des ­migrants, en villégiature dans cette belle vallée transalpine, qui se dirige vers l’étal de Cédric Herrou pour lui remettre quelques billets. Une façon concrète de soutenir le combat que mène cet agriculteur pour que ceux qui arrivent en France ne soient pas renvoyés en Italie et puissent bénéficier du statut de réfugié. Un peu plus tard, ce sont des journalistes locaux qui le sollicitent. La veille, le tribunal administratif de Nice a condamné la décision prise en août par la préfecture de remettre quatre Soudanais hébergés chez Cédric Herrou aux ­autorités italiennes, alors qu’ils se rendaient à Nice pour y déposer une demande d’asile. “Ce dispositif coûte à l’Etat des millions d’euros”, commente-t-il.

S’il est perçu comme un héros par les uns, il est surveillé de près par les autres. Avant de prendre le petit chemin qui mène à sa propriété, à cinq minutes en ­voiture du marché de Breil, il prend un malin plaisir à ­interpeller les gendarmes postés sur la colline voisine afin de scruter ses allées et venues. “Ne sois pas timide, montre-toi !” lance-t-il à l’un d’entre eux.

A l’ombre de l’oliveraie tout en pente de 3 hectares, où cet enfant de l’Ariane, quartier populaire de Nice, s’est installé en 2003, des milliers de migrants sont passés. En fonction de leur état de santé, ils sont restés entre une semaine et quatre mois. “Médecins du monde vient deux fois par semaine et à la demande si besoin.” Dès qu’ils le peuvent, ils quittent le département des Alpes-Maritimes, où le risque d’être reconduit dans le premier pays européen où ils sont arrivés est le plus grand.

Secondé par des bénévoles

Aujourd’hui, ils sont une vingtaine, des jeunes ­Soudanais pour la plupart, à camper sous leurs tentes, parmi les poules. Comment ont-ils connu Cédric Herrou ? “Par un compatriote qui avait séjourné chez lui”, ­répond l’un d’entre eux. Deux caravanes sont réservées aux bénévoles venus donner un coup de main. Parmi eux, William, un jeune originaire d’Ile-de-France. Il enseigne quelques rudiments de français aux migrants. En échange, ils lui apprennent l’arabe. William a également pour tâche de les prendre en photo et de remplir les fiches qui leur permettront de faciliter leurs démarches administratives.

Sur les conseils de son avocat, Cédric Herrou a choisi de se concentrer sur le combat juridique. “Depuis septembre 2016, je n’ai plus transporté personne. J’aide simplement ceux qui viennent ici à effectuer leur demande d’asile et on les informe de leurs droits. Près de 1 200 dossiers ont été déposés depuis mai. D’ailleurs, nous sommes sur le point de lancer une association qui gérera exclusivement l’aspect juridique”, annonce-t-il, attablé dans la salle à manger collective improvisée sous les oliviers.

Accusé de s’enrichir sur le dos des migrants

Il y a quelques semaines, ce militant a lancé une ­collecte sur le site de dons Leetchi pour construire des cabanes en bois avant l’arrivée de l’hiver. Sur les 15 000 euros escomptés, déjà plus de 60 500 euros ont explosé les compteurs. “Du coup, en plus d’un toit, nous allons fournir une aide juridique”, se réjouit Cédric Herrou. Cet élan de solidarité lui vaut bien évidemment quelques inimitiés : “Je reçois des lettres anonymes où l’on m’accuse d’être un passeur et de m’enrichir sur le dos des exilés. J’ai aussi des appels téléphoniques de personnes qui me disent qu’ils vont venir me tuer.” Loin de le dissuader, ces menaces ne font que décupler sa motivation. “Une femme qui fait du vélo en Arabie saoudite s’expose à plus de risques que moi. Que ceux qui souhaitent que je cesse d’agir agissent à ma place et j’arrêterai.” 

Béatrice Huret : coupable d’avoir aidé

Une garde à vue de quarante-huit heures pour “aide à l’entrée, circulation sur le territoire français, hébergement et passage en bande organisée” ; un procès à l’issue duquel elle est reconnue coupable mais n’écope d’aucune peine ; une clémence qui n’est pas du goût du parquet, lequel a fait appel : le casier judiciaire de Béatrice Huret est chargé. Pourtant, rien ne prédisposait cette ex-sympathisante FN, veuve d’un policier, à connaître de tels déboires. Son délit : avoir aidé le migrant dont elle est tombée amoureuse à rejoindre l’eldorado britannique. C’est un hasard de la vie qui la conduit à mettre les pieds dans la “jungle” de Calais. Un soir d’hiver, elle rencontre un jeune transi de froid qui pourrait être son fils. Prise de pitié, elle le prend en stop et le dépose dans la “jungle’. Devant tant de misère, impossible de rester de marbre : elle devient bénévole. Un beau jour, sur le site de Calais, elle croise Mokhtar, un Iranien qui rêve d’Angleterre. Le coup de foudre est immédiat. Par amour, elle prend le risque de remorquer le bateau qui lui permettra de traverser. Aujourd’hui, Béatrice Huret attend la date de son procès.

LA SUITE DU DOSSIER DU COURRIER : MIGRANTS, CETTE FRANCE SOLIDAIRE

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